de Catherine Sabbah

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La république de l'Architecture
Vision brouillée

Vision brouillée

Le temps a cela de bien qu’il passe. Au contraire des modes et des cycles qui en revanche reviennent. Dans le prêt à porter comme dans l’architecture. Le bâtiment qu’Anne Demians vient de livrer à Nancy, tout d’inox recouvert, pourrait figurer dans un film de Jacques Tati, n’étaient les rideaux en pied de coq obturant les fenêtres de la résidence hôtelière située à l’arrière du bâtiment de bureaux.  Le Retro touch est assumé jusque dans l’orange de certains revêtements intérieurs. La façade entièrement capotée de métal réfléchissant est percée de fenêtres de forme ovoïde. Des oeufs? Plutôt des yeux. Surmontés chacun d’un auvent pare soleil, opportunément baptisé paupière par tous les acteurs du chantier.

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Mais qu’a-t-elle, Anne, à creuser des fenêtres bizarres? Elle nous a déjà fait le coup  dans le quartier des Batignolles à Paris avec des formes apparemment aléatoires qui percent le revêtement métallique de Rezo, un immeuble de 20.000 m2 de bureaux posé comme un mur écran entre la ville et les voies de chemin de fer. Et aussi dans la Zac Massena dans le 13ème arrondissement où des pare-soleil ouvragés comme des bijoux viennent fermer les loggias d’un immeuble de logements. « Entre les tours nuages d’Alliot et le wagon bar du TGV« , remarque @victor512 en réponse à un petit quizz devinette sur le bâtiment nancéien baptisé Quai Ouest.

Dans le train, il faut un peu se contorsionner pour arriver à regarder le paysage en buvant son café , (ou serais-je trop petite, mais alors très petite? ou trop grande, mais alors très grande?) La disposition des ouvertures semblent avoir été pensée pour mettre le voyageur mal à l’aise et écourter son séjour dans cet endroit fait pour être passant car d’abord commerçant. Dans les bureaux de Nancy comme dans ceux des Batignolles d’où l’on regarde d’ailleurs passer les trains, tiens, tiens… la hauteur des allèges a heureusement été mieux calculée. Pour que la lumière éclaire chacun assis à son bureau ainsi que le reste de l’espace. Le résultat est réussi, des intérieurs étonnamment lumineux malgré les voilettes qui dans certains cas viennent brouiller la vision extérieure.  A Paris, le côté Flower Power des ouvertures sans forme, -ou faudrait-il leur en trouver une-, d’ectoplasme, interroge. A Nancy, l’oeil grand ouvert est finalement logique pour capter la lumière. Il donne en revanche la désagréable impression d’être vu voire observé. Ou bien de profiter d’un spectacle interdit, dissimulé derrière l’objectif d’un voyeur. Sensation particulièrement tenace dans le U intérieur du bâtiment où les deux façades, en regard, semblent se dévisager l’une l’autre…

C’est que l’architecte n’aime pas trop les étiquettes. Ni que ses bâtiments soient identifiables au premier coup d’oeil justement.  A l’avenir, l’un pourrait devenir l’autre et réciproquement. Bureaux? Logements? A Nancy, la façade zyeutante peut abriter les deux puisqu’un hôtel est aménagé à l’arrière. A Paris, la réversibilité de l’immeuble n’est pas gagnée, mais la typologie de la façade ne l’empêcherait pas. A Strasbourg, au sein d’une opération immobilière pompeusement nommé Black Swan par  son maître d’ouvrage Icade, l’architecte a utilisé la même trame pour des appartements et des bureaux, tous affublés des mêmes porte-fenêtres ouvrantes et mêmes balcons filants. En cours de programme, cette souplesse structurelle a permis de renverser le programme. Les bureaux ne se vendent pas? Qu’à cela ne tienne, transformons les en logements avant qu’ils n’aient servi d’espace tertiaire. Alors que plus de la moitié des chantiers urbains portent sur des travaux de rénovation, les architectes ne sont pas si nombreux à penser au futur en construisant le présent.

« Une architecture domestique », c’est à dire fongible dans la ville, sans forcément afficher sa fonction? Pour brouiller les pistes, autoriser des transformations futures et ne pas figer l’urbanisme… Voilà de quoi séduire des élus adeptes du développement durable autant que des maîtres d’ouvrage qui voient là un moyen de valoriser leur patrimoine. D’autant que pour Anne Demians, ce dessein n’empêche pas l’audace. Ce discours est en tout cas plus convainquant que la contextualité qu’elle cherche à tout prix à défendre, comme pour justifier ses choix formels et esthétiques. Une réinterprétation de l’haussmannien à Paris? Pour le gris clair du revêtement? Pour la légère courbe et le recul imposés au 6ème étage? A Nancy, l’Inox voudrait parler à Jean Prouvé et à ses réflexes répétitifs,  le gabarit rappeler celui des bâtiments XVIIIème de la place Stanislas voisine. A d’autres… Contextuel, Quai ouest ne l’est pas du tout à côté de ses voisins. Alors tant qu’à sortir du lot…

Cette entrée a été publiée dans Nouveaux bâtiments.

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commentaires

8 Réponses pour Vision brouillée

Polémikoeur. dit: 21 avril 2015 à 2 h 19 min

L’architecture du début du dernier paragraphe ne serait-elle (et non il, commentaire précédent) pas un peu… brouillée ? (Si !). Dommage, l’idée portée n’en est que moins convaincante !

Polémikoeur. dit: 23 avril 2015 à 8 h 59 min

Pour les vues d’ensemble « râpe à fromage »,
il suffit de « taper » : « Nancy quai ouest »
dans son moteur de recherche préféré.
Servicalement.

Polémikoeur. dit: 29 avril 2015 à 12 h 01 min

Trois directions ou trois filtres (à cette vision) :
– Lumière tamisée, ré…vision du moucharabieh.
– Inox épidermique, cache-misère du bétonnage à tout-va au même titre que la pierre agrafée, dont la réalisation est souvent bâclée. Rivets disgracieux, rigidité insuffisante, défauts d’assemblage, et le rendu de cuisine collective tourne au gisement pour recyclage métallique !
– Squelette habillable en fonction des besoins de l’urbanisme en bureaux, logements… Le non choix le plus intéressant.

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