de Catherine Sabbah

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La république de l'Architecture
Biennale de Venise: mais où est passé le futur?

Biennale de Venise: mais où est passé le futur?

A la sortie du pavillon central de la biennale d’architecture, sur le site des Giardini, les architectes affichent un air dubitatif. La question hante les diners et les fêtes vénitiennes en ce début juin: Rem Koolhaas, la star mondiale de l’architecture, commissaire de l’événement, se serait-il foutu d’eux?  Ses « fondamentaux », le catalogue de poignées de portes, murs, façades, toits, escaliers, fenêtres, plafonds… des 15 éléments qui « font » l’architecture est exposé grandeur nature dans un foisonnement qui le fait remonter jusqu’à la nuit des temps, ou presque.

Cours de première année d’architecture pour les uns, énième pied de nez d’un architecte qui a longtemps senti le soufre pour les autres. La fin du discours d’un pur théoricien disent les grincheux. Les curieux ou les optimistes retiennent l’intéressante distorsion entre la présentation sans fioriture des matériaux,  et des textes, qui sous leurs airs de définitions du dictionnaire rappellent quelques unes des valeurs, justement non formelles, que soutiennent tous ces « éléments d’architecture ». Les ingénieurs cherchent l’innovation et ne trouvent qu’une… évolution.

Où sont les gens, où est le progrès ou au moins la prise en compte du « social » dans cet inventaire? Là dessus au moins presque tout le monde est d’accord: l’extraordinaire montage d’extraits de films rassemblant des scènes vues et revues, nous rappelle que ces fenêtres, ces escaliers, ces toits, ces cheminées, ces couloirs… sont là pour abriter, éclairer, encadrer, guider, conforter nos vie. Et pas l’inverse.

Koolhaas  s’est gardé la Une de « sa » biennale, « Fundamentals ». Et laissé les commissaires des pavillons nationaux se dépatouiller avec un sous-titre moins glamour, d’ailleurs absent de l’affiche: « Absorbing Modernity 1914-2014 », (intégrer la modernité). Un regard rétrospectif sur l’évolution de l’architecture des cent dernières années, dont il précisait l’objectif, lors des premières présentations de l’événement : « Après plusieurs biennales consacrées à la célébration de la production contemporaine –dont l’architecte hollandais fut d’ailleurs Lion d’or en 2010- (ndlr), Fundamentals sera un retour sur l’histoire. Il faut rompre toutes les connexions avec cette architecture qui n’est pas en bonne santé, malgré nombre de manifestations impressionnantes », auxquelles il n’a d’ailleurs pas toujours été tout à fait étranger. 

Quelle rupture?

La rupture ce sera pour après. Peut-être. Car c’est bien l’histoire qui se déroule au fil des pavillons et dans la Corderie, la grande galerie de l’Arsenal. Une histoire du mouvement moderne, dont on est bien content d’être sorti, si vraiment elle fut ce que l’on nous en montre. « Monditalia », l’autre partie organisée par Koolhaas revient sur les grands ratages de l’Italie. En France, (dont le pavillon  est récompensé d’une mention), si les grands ensembles représentèrent un progrès social, qui s’en souvient lorsqu’ils sont décrits comme un univers carcéral et l’antichambre de la mort par Jean-Louis Cohen qui s’attarde certes sur Drancy. Prouvé est à l’honneur mais comme un utopiste.  L’exposition chilienne (Lion d’argent) est organisée autour d’un mur en béton, le monolithe de la controverse. En réalité un morceau de façade d’une usine de préfabrication de logements sociaux financée par l’URSS et détournée par la dictature de Pinochet. La guerre froide et les déchirures du siècle sont partout présentes. Le lauréat du lion d’or, le pavillon sud-coréen compare les routes urbaines prises par les deux pays après leur partition en 1953 et s’appuie en grande partie sur des documents de propagande, faute de contacts avec son voisin. En Lettonie, un mobile égrène à côté d’images de bâtiments des slogans suicidaires sur le mensonge du style, la tragédie vécue par une génération d’architectes le rêve d’urbanistes aveugles…

Le 20ème siècle fut violent, destructeur, meurtrier. Qu’est-ce que l’architecture a à y faire? Pas grand chose. Si ce n’est qu’on la voit encore. Et la forme des villes témoigne, longtemps après ceux qui l’ont imaginée, des conditions dans lesquelles elles furent façonnées. Si Koolhaas fustige la standardisation de la mondialisation, que dire de cette uniformité de la modernité? Comment interpréter, si ce n’est par la puissance d’une pensée unique, géniale peut-être mais oppressive et impérialiste, que sans les moyens de transmissions de l’information dont disposent aujourd’hui les architectes, la théorie du mouvement moderne se répandit jusqu’aux coins les plus reculés de la planète? Sous des titres différents et des approches scénographiques divergentes, les expositions montrent les mêmes formes, les mêmes utopies, les mêmes efforts pour abriter sous un même toit des réalités historiques et des identités culturelles qui n’avaient rien à voir. Au risque d’en gommer les spécificités.

La biennale ne dit finalement pas comment se fit cette « absorption de la modernité « , comprise comme une intégration productive d’autres pensées ou d’autres systèmes.  Les pavillons se lisent comme des chapitres que l’on referme, sans transition vers le suivant. La feuille de route ne demandait pas d’ interroger l’avenir. Certains s’en sortent d’une pirouette comme le Brésil dont la « modernité est une tradition« , ce qui permet de mélanger passé, présent futur sans trop de risque. Le Canada (également mentionné par le jury) se penche sur son grand Nord de plus en plus peuplé où l’architecture « moderne » n’a pour l’instant fait que répondre à des questions fonctionnelles et climatiques. La Russie se moque d’elle même, de ses institutions et de ses  grands industriels en organisant une fausse foire aux projets, matériaux, financements… L’Italie dont le grand pavillon est toujours un must a tranché: d’un côté l’histoire, et le laboratoire de la modernité que fut Milan. De l’autre une multitude de bâtiments récents censés représenter un paysage contemporain qui s’appuie sur la transformation de l’existant. Le contraste scénographique avec Monditalia est saisissant. Mieux vaut garder « Graftings », ces boutures, pour la fin si on veut revenir de Venise plus léger qu’on y est arrivé.`

14ème  biennale d’architecture de Venise jusqu’au 23 octobre.

 

 

 

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commentaires

4 Réponses pour Biennale de Venise: mais où est passé le futur?

Polémikoeur. dit: 9 juin 2014 à 10 h 42 min

Un léger flou n’est-il pas entretenu en général entre architecture et urbanisme ? Oeuf et poule. Un peu comme de chercher quelles sont les parts d’art et de technique dans l’architecture, que ce soit ou non dans une perspective historique. Deux curseurs donc qui, s’ils ne sont pas bien arrêtés au départ d’une réflexion ou discussion en font un champ très vaste. Reste Venise, corruption et marées. Un symbole ?

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