de Catherine Sabbah

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La république de l'Architecture
Venise, 15ème… Action!

Venise, 15ème… Action!

Quoi de neuf à la biennale de Venise? Pas grand chose, diront les bougons -peu nombreux cette année-. Mais voilà justement la bonne nouvelle: l’exposition révèle un urbanisme contraint, discret, de petits projets sans grands moyens,  portés par un optimisme sautillant. Aucun n’est vraiment récent puisque dans l’exposition de  l’Arsenal au moins, la règle du jeu imposée par le commissaire était de présenter du concret, c’est-à-dire, du construit. Mais ils font souffler une agréable brise et balaient l’odeur de renfermé.  La scène s’ouvre sur des matériaux récupérés et des mots, presque nouveau dans le vocabulaire des architectes:  rareté, réemploi,  pauvreté, ségrégation, violence, insécurité, éducation, inégalités. Certaines démarches remontent au début des années 2000, comme la transformation en aires de jeux aquatiques pacifiées des réservoirs d’eau barricadés, à Medellin en Colombie. Les réflexions sur l’avenir de Dharavi ne datent pas non plus d’hier: il faut du temps pour faire muter cet immense immeuble-bidonville de Mumbai en conservant la vitalité de ses 5000 entreprises et leur chiffre d’affaires. Du temps aussi pour faire aboutir les idées initiées par de petites communautés, des ONG ou des villes démunies. Dans le pavillon italien d’habitude si… italiennement chic, des mini-projets classés par objet, santé, éducation, sport… sont rangés dans de grandes boites militantes en bois. Un musée pour tout et pour tous dans une petite ville sicilienne, un modeste skate-park,… De nombreux films qu’il faudrait prendre le temps de regarder. Les «nouvelles stars» ne sont pas les plus publiées dans les revues et chacune trace discrètement  son sillon: le Chinois Wang Shu réutilise les matériaux de chantiers de démolition, le Colombien Simon Velez construit en bambou, le Burkinabé Francis Kéré en terre. Comme  plusieurs autres, ils ont été remarqués depuis  déjà dix ans par les Global Awards for Sustainable Design, mais qui, hors du champ restreint de l’architecture dite responsable, les connaît?

L’architecture a pour habitude d’occuper le terrain. On ne voit qu’elle lorsque clinquante et luxueuse, elle sert d’étendard, de signe extérieur de richesses aux villes ou aux entreprises. Elle fait vendre… Utilisée comme un outil de redistribution ou de lutte contre les inégalités, elle disparaît paradoxalement du paysage qui reprend toute sa place en montrant sa substance et ses forces vives: la matière et l’intelligence. Le pari d’Aravana était risqué.  Tout le monde attendait au tournant ce jeune Pritzker et ses « demi-maisons », ses propos généreux et son souci de l’intérêt général. Les « re »-conquêtes ont le triomphe modeste et les nouvelles du front n’ont rien de spectaculaire, ce qui les rend difficile à exposer. A Venise heureusement, chaque espace est minutieusement scénographié. La lumière et le talent des photographes magnifient les images de cette bataille.

La beauté nuit-elle à l’efficacité du combat social? Ainsi mise en scène, la pauvreté est en tout cas rassurante pour des architectes déjà bien bousculés par le thème de l’exposition. Il y a deux ans, les «Fondamentaux» de Rem Koolhaas n’avaient ni emballé, ni chamboulé. Le propos hésitait entre une analyse historique et le retour aux bases les plus concrètes du métier d’architecte «Il faut rompre toutes les connexions avec cette architecture qui n’est pas en bonne santé, malgré nombre de manifestations impressionnantes» disait alors le commissaire.
Alejandro Aravena, qui a organisé l’édition 2016 est beaucoup plus frontal. Il réclame de l’action et met en avant ceux qui, revenus du Front, ont quelque chose à montrer. Quid des autres? Il les dénonce sans pincette: les «bad guys»,  les «corporale architects» prêts à tartiner des millions de mètres carrés purement commerciaux, voilà l’ennemi.  Aie… Plus de 90% de ses pairs se placent  entre les rares puristes vertueux au service des démunis et ces «salauds» vendus à l’industrie immobilière.  Où placer la limite? Convaincus, en entrant ou en sortant de l’école, qu’ils veulent et pourront changer le monde, la plupart des architectes se coulent plus ou moins facilement dans le système de la commande, répondant avec sincérité ou cynisme, aux demandes IMG_6715de leurs clients. Devraient-ils les juger?  Faut-il jeter la pierre aux concepteurs de bureaux ? A ceux qui pensent rendre service aux villes en dessinant des hôtels de luxe ou des tours de coffre-forts destinés seulement à abriter des capitaux? Aux stars dont les projets inutilement complexes font exploser les budgets des équipements publics? Aravena est-il lui même au-dessus de tout soupçon lorsqu’il dessine les bureaux de Novartis, ce grand laboratoire pharmaceutique récemment accusé d’avoir dissimulé les effets secondaires de certains médicaments… Il est impossible de tous les absoudre -comme ils le font parfois eux même- en rejetant la faute sur leurs maîtres d’ouvrage. Tout comme il serait ridicule de les accuser en bloc -devant quel tribunal? –  d’avoir trahi la cause. Laquelle au fait?  « la construction réfléchie des espaces où les gens vivent« ,  répond l’exposition.

«Peut-être avons nous manipulé la beauté… pour dissimuler le vide, en avons-nous abusé comme d’un spectacle… Ce qui ne veut pas dire qu’un projet est vide parce qu’il est beau et intelligent ou socialement responsable parce qu’il est affreux », dit un beau texte intitulé «Du pouvoir de la beauté classique comme voie de résistance à la banalité», sur le travail des frères Aires Matteus exposé à Venise. N’empêche, riches et pauvres ont-ils droit à la même architecture? Force est de constater que non, même si en France, la différence formelle entre logements sociaux et privés a tendance à s’estomper.

La charge est violente mais habilement adoucie par les choix esthétiques de la biennale. La proximité de la matière, des gens  présents comme jamais sur les photos d’architecture, d’ordinaire  vides, obligent à une prise de conscience. Une sorte d’évidence qui change de forme, selon les pavillons:  combats de longue haleine ou simples initiatives offertes à chacun d’entre nous; installations ou reportages. « C’est possible » crient toutes ces images, en décalage avec l’iconographie traditionnelle des expositions d’architecture. Dures, mais paradoxalement optimistes.

Après 15 ans de projets iconiques au service du fameux effet Bilbao, de prouesses techniques  plus dispendieuses  les unes que les autres, censées servir le développement économique et l’attractivité des villes, cette quête de sens enthousiasme les plus jeunes et fait tanguer les autres. Pas tous… Bad guy ou good guy? Norman Foster  présente à Venise le premier aéroport de drônes qui achemineront médicaments et nourriture vers les coins les plus reculés d’Afrique. Les 10 premières voûtes de 6,50 de haut et 10 de large seront construites en 2016 au Rwanda sur les bords du lac Kivu. Le projet est financé par la fondation de l’architecte; le matériau, Durabric, des blocs de terre comprimée, est développé par celle d’Holcim-Lafarge.  Une manière de mêler « optimisation » fiscale et projet social, opportunément dans l’air du temps.

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