de Catherine Sabbah

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La république de l'Architecture
Trop de Riciotti tue le Riciotti

Trop de Riciotti tue le Riciotti

 

 

L’année frôle l’overdose. Fin 2013, Rudy Ricciotti, l’architecte de Bandol (parce que son agence y est installée), le « bad boy » de l’architecture comme il aimerait bien qu’on le considère… aura livré coup sur coup 4 bâtiments: le département des arts de l’Islam au Louvre à Paris, le Mucem, le Musée des civilisations de l’Europe et de la méditerranée à Marseille, le stade Jean Bouin près de la Porte d’Auteuil encore à Paris et, à l’autre bout de la capitale avenue de France, en couverture de voies SNCF, un immeuble mêlant logements, commerces et bureaux pour l’instant encore baptisé T8. Rajoutons à cette liste une exposition de 5 mois à la cité de l’Architecture et du Patrimoine, un film tout à sa gloire de Laetitia Masson, « L’orchidoclaste » et un livre, L’architecture est un sport de combat, (Textuel, 96 Pages 17 euros), 2012-2013 aura été l’année de celui qui fascine autant qu’il énerve et fait finalement plus parler de lui que de son architecture.

Intéressée par l’actualité du secteur et par ceux qui la font, je me suis évidemment penchée (façon de parler) sur le phénomène… Interviewer Rudy Ricciotti, c’est accepter de partir dans des directions imprévues, de se lancer dans des débats alimentés par la mauvaise foi. Il faut être prêt à rire (parfois jaune) des jugements péremptoires portés sur la profession et la production, sur les maîtres d’ouvrage, les entreprises, le pouvoir politique… à accepter les réparties cinglantes, un certain mépris affiché pour les journalistes -qui comme les autres n’y connaissent rien-, supporter -ou profiter- des regards gourmands que Ruddy Ricciotti porte sur tout se qui se conjugue au féminin, croiser le fer si on en a le temps et l’énergie, sans jamais pouvoir mettre le haut et beau parleur en face de ses contradictions. Il les connaît si bien qu’il puise les pirouettes plus ou moins gracieuses dans une boite sans fonds en alignant bons mots, poésie de comptoir, références audiardesques, clichés sudistes ou franchouillards  et en tirant  à vue sur toute forme d’institution… Ma méthode consiste à le laisser parler, beaucoup, trier ensuite. Il en reste toujours quelque chose car sa sensibilité d’écorché fonctionne dans les deux sens: critiquez Ricciotti et vous n’en ressortirez pas indemne car il a la répartie blessante. Parce que sur le toit du Mucem les visiteurs le repèrent et viennent le remercier de ce qu’il a fait pour Marseille, dites-lui que de célèbre, il est devenu populaire et il écrase sa larme, visiblement touché au cœur.

A la faveur de ce pic de notoriété, les éditions Sens et Tonka ont flairé un bon petit coup éditorial et ressorti un recueil d’interviews publiées en 1998, Rudy Ricciotti, pièces à conviction, les interviews vitriol d’un sudiste (sens et Tonka, 1998124 pages 17,50 euros). A l’époque, moins connu, plus jeune, moins en colère –ou l’était-il plus sincèrement- l’architecte répond aux questions sans les reformuler, et semble capable d’un certain recul sur son travail (moins abondant alors) pour en expliquer le sens. La critique est déjà là, contre le manque d’audace, la bienséance bourgeoise et le consensus mou. L’architecte défend déjà son droit à la vulgarité, qu’il définit comme un mélange de violence, de baroque et d’incohérences. Soit. Que l’architecte ait ses fans. Soit aussi. En revanche, que dans les notes de deux admirateurs, Tonka et Salvatore Lombardo, on trouve ces jugement sur ce qui définit la présence de Ricciotti: « pas le style, mais l’exigence« , qu’on lise que que l’architecte donne naissance à une œuvre « profondément et sincèrement neuve« … Non.  Quinze ans après en tout cas, ces commentaires  frisent le déni d’objectivité et l’indifférence à des faits tenaces et, mis bout-à-bout, éclatants.

Au lendemain d’une visite du chantier du stade Jean Bouin, à la frontière de Paris et Boulogne, à deux jours de la livraison de cet équipement de 20.000 places remis à neuf sous une résille « Ricciottienne » déjà vue quelque part,  me reviennent les accents de cette  rencontre avec l’architecte, il y a quelques semaines à Marseille. Comme il est intéressant de faire résonner la verve lyrique sur la puissance des matériaux, le respect des ingénieurs et des ouvriers, le souci du travail bien fait, avec une réalisation qui ferait rougir de honte n’importe quel débutant. Peu importe que Ricciotti soit débordé ou mal secondé, je ne m’explique pas, sur un chantier de plus de 150 millions d’euros financé par la ville de Paris, l’oubli des gaines de désenfumage, les portes trop petites ou trop grandes, les joints de dilatation non couverts, des murs à peine enduits qui ne seront plus jamais peints, des évacuations d’eaux pluviales positionnées juste au dessus des buvettes… des cloisons et des plafonds percés, repercés en dehors de tout calepinage… Faut-il blâmer les entreprises ? Une maîtrise d’ouvrage négligente ? Ou plutôt l’indifférence d’un maître d’œuvre qui une fois son « geste » vendu, une fois ses poutres dressées  et sa résille en Béton super-performant mais bientôt super-lassant posée, se moquerait bien des détails, et allons plus loin, des gens, les vrais. Pourquoi ces faisceaux de câbles apparents et disgracieux courant au dessus des portes d’accès aux tribunes? Le regard douloureux du chef de projet Christophe Kayser, épuisé à deux jours du match inaugural, désolé que quelqu’un ait repéré cette horreur, me ferait presque ravaler ma question et me retient pudiquement de mettre le doigt sur d’autres points noirs.  « Les chemins de câbles sont capotés là où c’est obligatoire,  pour une question de budget les autres ne le sont pas, moi aussi j’aurais préféré…« . A Marseille, Les détails du Mucem sont également passés bien inaperçus sous le flot de louanges et d’articles élogieux consacrés à l’allure du bâtiment, à son implantation (réussie) dans un site unique, à son audacieux et aérien raccordement à la ville, au bel espace public aménagé par son toit, à la  promenade descendante ombragée par le béton, entre ciel et mer… A l’intérieur pourtant, il faut une boussole pour suivre les cheminements mystérieux de la muséographie et ne pas trop regarder les volumes  peu pratiques et peu lisibles. Mais qui s’en soucie ?

J’ai écouté les commentaires au lendemain du 1er match à Jean Bouin. les spectateurs ont apprécié le chaudron dont la résille doublée de verre amplifie l’extraordinaire ferveur des supporters, ils ont aimé  la proximité de la pelouse et des joueurs… Qui a remarqué que les soubassements du stade, prévus pour accueillir 8000 m2 de boutiques étaient murés par des parpaings car aucune de ces surfaces censées aider à rentabiliser cet équipement PUBLIC n’est pour l’instant louée. Personne… Ils adorent cette façade ajourée: « Mais pourquoi grise, dorée aurait été plus élégant » fut la seule critique entendue.

Combien de fois Ricciotti nous fera-t-il encore le coup de la résille ? Comment en 2006 les élus parisiens ont-ils pu choisir un projet si marqué, alors que le concours du Mucem avait déjà trois ans ? Du musée Cocteau à Menton au stade Jean Bouin à Boulogne, le béton et le dessin se sont affinés, le matériau s’est allégé. La poudre magique n’est d’ailleurs plus considérée comme expérimentale depuis ce dernier chantier et l’architecte va peut-être retirer son casque de pilote d’essai de Lafarge pour passer à autre chose. Au Louvre le tressage mêle métal et verre. Autour de l’immeuble  T8, ce sont des croisillons de bois qui habillent la façade, noire évidemment, sans aucun rôle structurel. Bambous sur les images du concours, ces baguettes ressemblent plus aujourd’hui à un Mikado suspendu dont les mauvaises langues prennent les paris qu’on en déposera les piques d’ici à 5 ans.  Moucharabieh, résille, coque ajourée, peau de béton… quelque soit le nom, ces doublures sont toujours là. Et si l’architecte décidait de nous montrer pour une fois ce qu’il y a en-dessous. Allez Rudy, enlève le haut!.

 

Cette entrée a été publiée dans L'édifiant architecte.

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commentaires

4 Réponses pour Trop de Riciotti tue le Riciotti

Nilsahl dit: 30 septembre 2013 à 19 h 44 min

Votre article est un soulagement. A force de résilles, je commençais à voire trouble – et à me demander à quel point ce sentiment nauséeux devant elles était un truc de type qui n’y comprendrait rien. Merci !

Pergame dit: 11 octobre 2013 à 18 h 38 min

Courageux ! Je crois que le pirate sudiste devrait apprécier cette offensive en règle. Ou alors, il manquerait d’humour. Ce qui serait regrettable. Mais Ricciotti n’est-il pas dans un registre davantage plastique qu’architecturale (forme vs fonction ?). Son travail qu’il est difficile de détacher du personnage colle bien (avec un talent certain) a l’époque (la societe du spectacle). Et l’architecture n’est-elle pas l’expression d’une époque ? (Mies ?) Cependant, il l’exprime ds une version trash quand d’autres adoptent le look « tele-realite ». A tout prendre j’aurais plus d’intérêt pour la 1ere.

Guy Antonietti architecte dit: 18 janvier 2014 à 16 h 18 min

Le Mucem était une formidable occasion d’inscrire dans la cité phocéenne un lieu à forte valeur symbolique sensé signifier un trait d’union entre le passé de l‘antiquité méditerranéenne et l’avenir de la civilisation européenne.
La plate, sombre et rudimentaire proposition de Rudy Ricciotti qui a oublié de relire « Quand les cathédrales étaient blanches »
: est un volume parallélépipédique infantile emprisonné dans une résille en béton de couleur gris poussière bien mal contre ventée par des bracons qui s ‘oxydent, est un contre-sens qui usurpe la belle lumière bleu de méditerranée en prétendant souligner son « horizon métaphysique » …Dixit le petit maître qui danse sur la musique des médias en confondant son métier avec la com. chorégraphique comme le démontrait déjà Françoise Fromonot dans Criticat n°2 en septembre 2008 P. 30-43: dans son article : « Le Pavillon Noir flotte sur la marmite »

Voilà donc enfin un juste retour des chose , qui ose dire que les nébuleuses divagations de la starlette ridicule sont une emphase avortée , une mystification.

Trop peu de critiques , exceptée la votre l’on compris. Merci donc de l’avoir démonter courageusement.

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