de Catherine Sabbah

en savoir plus

La république de l'Architecture
Toyo Ito, architecte sans frontières

Toyo Ito, architecte sans frontières

A quoi sert l’architecture? A quoi sert-elle dans l’urgence? A quoi sert-elle dans le paysage de la dévastation? A quoi sert-elle sur un terrain vierge où tout ce qui tenait debout a été englouti par un Tsunami, avant d’être rasé par des bulldozers qui finissent le travail? L’architecte Toyo Ito a remporté le Lion d’or de la biennale de Venise 2012 pour ses « maisons pour tous », cabanes dans les arbres et abris de fortune, proposés pour reconstruire des vies,  avant de penser à rebâtir des villes. Tous les visiteurs ont admiré ces 120 maquettes minutieuses, délicieusement japonaises. Tous, à l’époque, nous avions visité le pavillon nippon dont il était le commissaire, le coeur serré, tentant d’analyser pourquoi planait un certain malaise autour de ces « maisons d’architectes » faites par et pour des architectes. A qui allaient-elles servir?

 

Quelques-unes seulement de ces maquettes d’études ont été construites. Toyo Ito n’est pas dupe et se moque un peu de l’équipe qu’il a mise en place et dont il fait partie. Avec Inui Kumiko, Fujimoto Sosuke et Hirata Akihisa, il a tenté de réfléchir d’abord de manière conceptuelle, aux « maisons pour tous ».  Le besoin et la fonctionnalité de ces bâtiments tombaient sous le sens: des lieux où les habitants endeuillés, privés à jamais de leur proches, de leurs souvenirs et de leurs foyers pourraient se retrouver, hors de leurs logements provisoires qui ressemblent à tout sauf à des maisons. Mais comment décider de la taille, de la forme, des matériaux à utiliser? L’architecte sacré prix Pritzker racontait récemment lors d’une conférence à la Cité de l’Architecture et du Patrimoine combien les premiers essais étaient loin de son projet. Combien lui et les autres se regardaient penser et concevoir. Poursuivant l’idée symbolique du toit pointu, forme généralement honnie par l’architecture moderne mais ici tolérée, recherchée comme l’essence même d’une maison.

C’est finalement via un tout autre cheminement qu’est née la maison pour tous de Rikuzentakata, au nord est du Japon. De l’utopie du désastre. Ou l’idée que la solidarité, la profondeur des sentiments et des émotions provoquées par une catastrophe pourraient aussi exister, quelque part, en temps de paix. Qu’un lieu, une maison, pourrait donner envie de revivre. Celle-ci  remplace une grande tente mise en place par une habitante, Madame Sugawara Mikiko. Elle utilise les arbres voisins, sur un  emplacement face à ce qui était la ville et désormais une plaine vide, sur laquelle serpentent encore les routes, le nouveau paysage familier des habitants.

A quel type d’architecture appartient cette construction? Impossible de le dire dire et quel serait l’intérêt de la rattacher à une école? Structurée à l’aide de 19 piliers taillés dans les troncs d’arbres entre lesquels sont bâtis des murs, elle comporte deux étages dont le second se prolonge comme une illusion en une maisonnette -au toit pointu- perchée, sans plancher. Trois volumes, (en réalité deux) superposés, du plus grand au plus petit. Au rez de chaussée, pas de cloisons  intérieures, mais l’espace est dessiné par les poteaux qui soutiennent le second niveau. Une salle commune, quelques banquettes, un poêle et de quoi faire la cuisine. A l’étage la salle à laquelle on accède par un escalier extérieur ouvre sur une grande terrasse. Les fenêtres sont grandes, la maison se prolonge à l’extérieur, sans déborder de l’enceinte des troncs qui détermine sa taille, sans murs. Aux politiques publiques dont la solution consiste à ériger des infrastructures défensives et prohibitives, Toyo Ito veut répondre par l’ouverture, la vue et la réconciliation avec la nature. Contre les hauts murs et les énormes digues, des tertres au creux desquels peut se nicher un stade ou un parc… « Ces idées sont rejetées car dans l’administration cloisonnée, un parc doit être un parc, une digue, une digue. La collectivité prévoit de rehausser la ville de dix mètres, est-ce qu’on a le droit de faire cela? La seule chose pour laquelle nous avons obtenu une autorisation est cette maison pour tous » dit-il.

Les autres maisons construites sur d’autres sites grâce à des fonds publics et des dons, n’ont pas cette spécificité formelle. La plupart sont fonctionnelles, sans recherche esthétique, mais adaptées. Ici, à une région agricole avec une salle où vendre des légumes, là, avec une salle commune plus grande et plus confortable pour des personnes âgées, ou encore des tables où les enfants font leurs devoirs en revenant de l’école. Il y a dans l’histoire de ce cheminement intellectuel et dans cette pensée commune entre architectes et habitants tout ce que l’on a envie d’entendre. Grandes ambitions, petits projets, beau résultat. A l’écoute de ceux qui vont vivre ou passer là. Sans formalisme mais pas sans inventivité. Le public de la Cité est conquis lorsque Toyo Ito passe à ses autres projets.

Le choc est rude alors. Car l’opéra de Taichung à Taiwan -auprès duquel la structure de la Philharmonie de Paris est une petite plaisanterie- ressemble justement à l’un de ces onéreux grands gestes architecturaux dont la forme ne s’explique que par le choix subjectif et souvent incompréhensible de l’architecte. Une oeuvre, dont les limites ne semblent venir que de la confrontation avec un programme et,  peut-être, un budget. La maquette d’étude, une sorte de boîte d’oeufs aux alvéoles communicantes était aussi présentée à Venise an 2012. Et l’on se prend à penser -sans le critiquer mais avec une pointe de déception-, que le  rêve humaniste, que l’utopie du désastre est un « à côté ». Car un Prizker doit bien vivre et un Pritzker vit surtout de grands projets. Non répond Toyo Ito. La catastrophe de mars 2011 l’a changé et son architecture, grande ou petite, sera désormais au service de l’homme, de son bien-être et de son confort. Qu’il y a-t-il de commun entre la maison pour tous de Rikuzentakata et l’opéra de Taichung? « Une fluidité des espaces, le refus des frontières entre l’homme et la nature que l’architecture moderne cherche à dresser sous forme de murs, transparents ou non, témoins aussi des obstacles dressés par la bureaucratie  et une forme de pensée immobilisée depuis des décennies, qui alourdit la conception des bâtiments et plus tard, leur fonctionnement« . Lui veut construire des volumes sans frontières, organiques dans leur usage comme peut l’être un corps humain dans lequel des tubes intérieurs représentent à la fois les limites et les passages vers l’extérieur ». La forme, comme l’intendance, suit…

 

 

 

Cette entrée a été publiée dans Biennales, L'édifiant architecte.

3

commentaires

3 Réponses pour Toyo Ito, architecte sans frontières

Polémikoeur. dit: 14 avril 2014 à 15 h 15 min

A quoi sert l’architecture ?
A ne pas construire n’importe quoi, n’importe comment !
Dans le contexte catastrophique japonais,
elle devrait, avant tout, servir à ne pas construire n’importe où ! L’ironie cruelle
du sort, en la circonstance, a fait redécouvrir
les stèles même pas centenaires qui rappelaient
comment ne pas offrir de nouvelles victimes
à la vague. La question primordiale n’est donc
pas de pure forme architecturale mais de bon sens
paysan : ne pas dormir près du danger,
accessoirement, ne pas pisser dans le puits.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

*

*