de Catherine Sabbah

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La république de l'Architecture
Tours et détours, ruses de Russes à la Défense

Tours et détours, ruses de Russes à la Défense

Monteront? Monteront pas? La saga Hermitage n’est pas près de s’achever. Depuis huit ans déjà, l’ombre de deux tours jumelles plane sur le quartier de La Défense à Paris. Deux mastodontes à la droite de l’axe du pont de Neuilly, les pieds dans la Seine. Un projet à 3 milliards d’euros, somme toute modeste, puisqu’à 320 mètres de haut, il ne grille pas (de peu) la politesse à la tour Eiffel.
En 2007, Emin Iskenderov leur promoteur est un nouveau venu dans le petit monde de l’immobilier parisien. Il ne porte pas l’uniforme. Le costume un peu trop voyant, la chemise un peu trop ouverte, le cheveux un peu trop long le rendraient même sympathique. Enfin une tête nouvelle et peut-être dedans… de nouvelles idées. Mais consciemment ou pas, il nourrit la légende. Son van aux vitres fumées et ses collaborateurs très musclés cachent forcément quelque chose. Car celui qui brandit son assurance inoxydable parle dans un français parfait à peine teinté d’un accent.. russe. Donc suspect aux yeux de ses pairs tout à la fois fascinés et effrayés par son audace. Comme une meute défendant son territoire, tous sont prêts à le remettre dans le premier avion. Les uns, puis les autres, ont depuis apprécié les soirées sur le yacht qu’il loue à Cannes lors du salon immobilier du Mipim. Sans doute  s’y rendaient-ils pour faire connaissance et approcher le phénomène. Leur regard oscille encore entre mépris et envie.
Inconnu en France, Emin Iskenderov a à son actif une opération de logements à Montévrain en Seine-et-Marne. Rien à voir avec le projet qu’il dégaine, dans le cadre du concours de la tour Signal en 2008, le plus beau, le plus haut, le plus cher… Convaincu, ou conquis, l’architecte Jacques Ferrier lui dessine deux tours reliées par une passerelle piscine. Un bien beau H comme… Hermitage, le nom de son entreprise. La barre centrale a heureusement disparu du croquis -devenu projet- repris par le britannique Norman Foster, une «marque» sans doute plus lisible pour les investisseurs internationaux à qui sont destinés les appartements de luxe avec vue inédite sur Paris.
Ah, mais Paris justement sera toujours… Paris. Et les riches étrangers choisissent la capitale pour ses petites rues tortueuses, ses hôtels particuliers, sa pierre de taille et son architecture classique. Son centre et surtout pas la Défense. Que n’a-t-on écrit (moi comprise) sur l’erreur de jugement de ce zélote des tours modernes et mixtes mélangeant commerces, logements et bureaux, dotées de services et de personnel. Elles poussent dans le monde entier de New York à Londres en passant par les villes asiatique. A Paris disait-on, elles n’ont aucun avenir. A voir…
Alimenté par les fonds du groupe immobilier Stroimontage/Mirax, Iskenderov n’a en tout cas aucun doute. Ses promesses et ses euros en bandoulière, il pousse les portes de toutes les mairies, de tous les ministères et avance. Histoire de constater la puissance et la richesse du groupe, élus et journalistes sont conviés en joyeuse bande et à grands frais (moi comprise), à visiter les réalisation du groupe à Moscou et Saint-Petersbourg.
A Courbevoie, il acquiert auprès de Logis Transport «Les Damiers», un ensemble d’immeubles de logements sociaux situés sur le terrain qu’il convoite, et imagine que ses habitants vont courir là où il leur propose de les reloger. Après plus de 5 ans de procès, de fausses rumeurs et de vraies histoires d’intimidations et de valises, de recours qu’il a fini par gagner… 18 familles sont encore sur les lieux et l’un des immeubles toujours debout.
En 2010, au forum économique de Saint-Petersbourg, le promoteur pose, tout sourire, entre Nicolas Sarkozy et Dmitri Medvedev. Parmi huit accords d’entreprises signés entre les deux pays, le projet des tours Hermitage reçoit l’imprimatur des plus hautes autorités. Du pain béni pour le Président français. L’investissement alors soutenu par la Sberbank, argentier du Kremlin,  est susceptible de relancer le quartier vieillissant de la Défense plombé par la crise. A l’époque, le bouclage du financement est annoncé pour la fin de l’année 2010, la livraison des bâtiments pour 2016.
2016, c’est demain matin. Et de tours point. Pas plus que de tour de table. Mirax a disparu du paysage immobilier russe laissant derrière des actifs inachevés à Moscou. L’un de ses anciens dirigeants a fait de la prison…  Iskenderov ne brandit plus ces références-là. Le maître d’ouvrage du projet Hermitage, c’est lui. Une société luxembourgeoise dont il est actionnaire à 100%. Qui va financer ces 2,9 milliards d’euros? «Un pool de banques» répond le promoteur qui n’en révèle pas les noms. Les connaît-il seulement? Quel sera l’opérateur de l’hôtel? «Une grande enseigne», qu’Iskenderov a déjà promis de dévoiler à plusieurs reprises. Quel sera le prix des appartements ? Là, le discours a varié: d’abord destiné à de riches investisseurs, le projet est passé par la case «classes moyennes» pendant la crise financière, avant de remonter en gamme. «dans la fourchette haute des prix de Neuilly». On n’en saura pas plus. Emin Iskenderov sait comme personne éluder les questions qui l’ennuient. Il a réponse à tout, vous ment les yeux dans dans les yeux et semble se soucier comme d’une guigne d’être cru ou pas.
L’écran de fumée ne semble pas déranger les partenaires institutionnels du projet qui ont dû, espérons-le, vérifier quelques unes de ses références. Le projet «Hermitage Plaza» a obtenu son permis de construire en 2012 délivré par l’EPADESA, l’établissement public d’aménagement du quartier de la Défense, qui lui vend le terrain et les droits à construire. Valable trois ans, il bénéficie en réalité de délais supplémentaires correspondant au temps que la justice a pris pour juger les recours. Norman Foster a bien travaillé sur le projet, et il n’est pas bon marché. Tout comme Bouygues Construction. Sa branche bâtiment Ile de France vient de crédibiliser le projet -ou de s’assurer des garanties juridiques plutôt que d’investir à fonds perdus-  en prenant une participation minoritaire (dont le montant n’est pas non plus connu) dans la société civile immobilière du projet. Comment Iskenderov paie-t-il les études, les frais de justice, ses bureaux… alors que sa société de promotion n’encaisse aucune recette? Là encore, motus.
Le chantier serait sur le point de démarrer, et Iskenderov annoncera bientôt quand. Tout comme il expliquera peut-être, un jour, comment son projet atteint le coût de revient astronomique de près de 3 milliards, soit près de 11.000 euros par mètre carré qu’il se garde bien de détailler. A titre de comparaison, le coût de construction d’une tour à la Défense, (hors terrain, hors honoraires… ) ne dépasse normalement pas 3.600 euros par mètre carré. Certes aucune n’atteint les 320 mètres promis.
A cette hauteur, ces tours domineront la skyline de la Défense de près de 80 mètres. Si elles sont construites, ces deux géantes déjà un peu démodées modifieront nettement le paysage Grand-parisien. Faut-il s’en réjouir? En pestant contre l’immobilisme des élus parisiens, à qui, en matière d’architecture en tout cas, Londres met régulièrement des claques. Faut-il applaudir à ce grand projet économique créateur d’emplois sur le chantier puis dans les tours? Faut-il fustiger ou admirer l’exceptionnelle arrogance d’un promoteur  qui, peut-être, arrivera à ses fins? Le temps a permis de passer par toutes ces phases. Allez, je prends le risque, et parie qu’en 2020 on en parlera encore…

Cette entrée a été publiée dans Nouveaux bâtiments, Ouvertures de nouveaux lieux.

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commentaires

9 Réponses pour Tours et détours, ruses de Russes à la Défense

la vie dans les bois dit: 28 octobre 2015 à 13 h 06 min

Bonjour Catherine, plaisir de vous relire.

« 2016, c’est demain matin. Et de tours point »
Peut-être des datchas, pourquoi da.

moi ou un autre dit: 28 octobre 2015 à 18 h 41 min

Dommage qu’elles ne soient pas dans l’axe Carrousel-Saint-Germain-en-Laye. Ce décalage, pour des tours symétriques, a quelque chose de gênant. Ou peut-être pas, question de goût.
Le problème, comme vous le dites d’ailleurs, Catherine, est qu’elles ont un aspect déjà vieillot. Rien d’original. Et ces croisillons font très années 90.
De toute façon, s’il n’y a plus la barre transversale, pourquoi des tours jumelles ?

JC..... dit: 29 octobre 2015 à 18 h 02 min

…projet merdique, à tout point de vue …

Dire que j’attendais du neuf depuis le mois de juillet…. quel naïf je fais, quelle fainéante vous faites, Catherine !

Je sais ! je sais ! mais votre vie privée n’excuse rien.

moi ou un autre dit: 30 octobre 2015 à 10 h 55 min

JC….. dit: 29 octobre 2015 à 18 h 02 min
…projet merdique, à tout point de vue …

Un peu vague.
Point de vue architectural, point de vue financier, point de vue esthétique, point de vue utilitaire, point de vue fonctionnel, point de vue urbanistique ?

quel naïf je fais, quelle fainéante vous faites, Catherine ! (le même)

Que vous soyez naïf, ça vous regarde, mais la fainéantise de Catherine est à démontrer : sauf témoignage contraire, la tenue de ce blog est bénévole. J’y vois donc l’inverse de la paresse.

Ueda dit: 6 novembre 2015 à 14 h 50 min

Chère Catherine, je tiens à vous faire savoir que mon pseudo est désormais : masud al-bukhari.

Retenez-le. Cette information vous sera utile.

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