de Catherine Sabbah

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La république de l'Architecture
Smart cities: malines ou malignes?

Smart cities: malines ou malignes?

J’appuie mais rien n’y fait. La voiture ne démarre pas. Rechargée à fond pourtant, je l’ai bien branchée hier soir. Ok j’ai compris. La pollution aux particules fines… La mairie a décidé que seuls rouleraient  les numéros pairs et je suis enregistrée sous le matricule 23367 de mon unité de quartier. Ils m’ont coupé le jus… Ah zut, du coup  la porte du parking s’est automatiquement verrouillé. Tant pis je remonte. Voyons sur Accuweather s’il pleut. Remarque je pourrais aussi lever la tête et regarder dehors mais l’écran ne me lâche pas. Ou est-ce l’inverse? …  Mon téléphone m’a déjà indiqué une autre manière d’aller au bureau. Tram+bus+dix minutes à pieds, je devrais y être dans une demi-heure. Un coup d’oeil encore? Une dizaine de promos déjà signalées dans mes boutiques préférées sur le trajet que Google a choisi pour moi. Humm… Je me demande s’il n’y aurait pas plus court… Voyons s’il me repère si je décide de prendre une autre route. Évidemment. Je ne vais quand même pas couper ma géolocalisation… Ce ne serait pas très malin.
Malin, maligne, futée, rusée, habile, agile sont les nouveaux adjectifs urbains. La ville n’est plus jolie, agréable à vivre, mais sooooo smart. Fashion victim de son nouvel habit. Le costume est invisible, tissé de fibres optiques de l’épaisseur d’un cheveu et d’ondes, de 0 et de 1. Mais surpuissant. Car théoriquement capable de rendre la vie plus facile et plus fluide aux habitants.
La smart city, c’est aussi très pratique. Car le concept est si flou qu’on y case n’importe quoi. D’un côté une collectivité, de l’autre des citoyens. Au milieu, des services connus ou nouveaux, publics mais pas tous,  utiles parfois, fournis par des acteurs publics et privés, grands et petits. Auxquels s’ajoutent les collectifs citoyens organisés de façon d’abord spontanée, pour voyager à plusieurs et moins cher, habiter momentanément ensemble,  optimiser l’usage d’objets sous utilisés, de la perceuse à la valise… Issus des cuisines de ces « hackers civiques », Blablacar et Airbnb sont nés de ces idées généreuses.

Comment ça marche? Via les NTIC, les nouvelles technologies de l’information et de la communication dont la croissance et le renouvellement ne cessent jamais.  En affichant les informations collectées en temps réel, en nourrissant de données les smartphones de chaque citoyen connecté, en l’aidant à savoir où il va, combien d’énergie il consomme, s’il est menacé par une crue, à quelle heure il pourra sortir ses encombrants, et ses enfants lorsque l’air est pollué, en combien de temps et où il trouvera une place de parking… Tous ces services sont déjà disponibles sur les tablettes, les écrans de téléphones. D’autres clignoteront bientôt sur les tableaux de bord des voitures et si tout se déroule comme prévu, des informations encore plus personnelles arriveront bientôt jusque dans nos frigos…

Les administrations municipales auraient-elles toutes viré geeks? Elles ont surtout ouvert leurs portes -voire confié leurs clefs- aux géants de l’internet pressés de remplacer peu à peu les traditionnels acteurs de l’aménagement, de la construction et de la promotion. Dans des villes à gérer plutôt qu’à bâtir, où se bouscule déjà 50% de la population mondiale, les technologies capables de  désengorger les routes, surveiller les foules et  signaler voire  réparer à distance des pannes d’électricité ou des fuites d’eau semblent -à tort ou à raison- plus utiles que les urbanistes, les architectes et les majors du BTP. Google construira-t-il un jour des maisons? Il a déjà racheté pour 3,2 milliards de dollars, Nest, une entreprise d’à peine 3 ans spécialiste des objets connectés. On n’en est pas tout à fait là. « Gardons à l’esprit que l’atome est plus cher que le Bit. Le mètre carré à construire demeure la variable fondamentale de l’univers physique des villes« , rassure Antoine Picon, chercheur au CNRS. Des pays émergent suréquipés en smartphones comme l’Inde ont ainsi davantage besoin de routes et d’usines d’assainissement que d’applications. Mais c’est bien en traçant  les trajets des habitants connectés qu’il devient possible de cartographier des bidonvilles en constate évolution.  Le mélange entre le passé et le futur est possible et de nouveaux acteurs sont à l’affut, certains déjà dans la place, souvent associés à ceux qui maitrisent les grands réseaux, en France, EDF, GDF, Veolia, la RATP… , rebaptisés smart grids une fois rendus intelligents par la technologie. Sont-ils les urbanistes de demain ? Ceux qui fabriqueront et géreront nos cités à coups de modèles, d’algorithmes et de logiciels ? Peut-être si l’on oublie que ces groupes ont des visées commerciales et sont lancés à la conquête de marchés dont on ignore encore l’étendue.

Embrouillé ce nouveau paysage? … Pas tant que ça. Dès lors que l’on considère l’habitant des villes non plus comme un citoyen mais comme un usager, celui qui maîtrisera les informations et la relation finale avec ce dernier maillon sera assis sur une mine d’or. Le maître des villes, celui du monde, si d’aventure une «worldcompany» s’en mêlait. Au hasard… Google? La pieuvre est à l’oeuvre depuis longtemps déjà, alimentée par nos connections quotidiennes, par la « datafication » du monde qui consiste à collecter et à traiter, en permanence, des milliards de données. Qui sait que l’itinéraire entre deux mêmes points calculé par Google Map sur un smartphone n’est pas exactement le même pour deux utilisateurs différents? En tout cas que les commerces, parkings, restaurants… indiqués par des icônes dépendent du profil de l’utilisateur. De là à penser que ce big brother pourrait nous orienter, nous faire transiter par des lieux choisis par lui, des annonceurs par exemple, des hôtels ou des boutiques versant une redevance au grand architecte de nos trajets…

Peut-on éviter de passer d’une une société sur-informée  à une société sur-contrôlée? Les zélotes des smart cities ont vite fait de regarder d’un air apitoyé ceux qui osent cette question, immédiatement taxés de dangereux paranoïaques. Ne sont-ils pas les premiers , ces méfiants, à renseigner tout ce que leur demande la toile, à acheter en ligne en communiquant toutes leurs coordonnées, à accumuler dans leur portefeuille des cartes de fidélités qui permettent de suivre leurs achats à la trace… « La modernité consiste à faire confiance à des systèmes experts« , écrit Anthony Giddens. Du DAB au GPS en passant par tous les logiciels qui nous facilitent la vie en contrepartie de quelques renseignements.  Faut il être naïf, très très optimiste ou avoir une confiance aveugle en son prochain, pour penser que ces données demeureront sécurisées et inaccessibles. Maligne prend ici un tout autre sens. Un peu moins bienvieillant. Les réseaux constituant les smart cities nous observent pour mieux nous connaître et nous ceinturer. Est-il encore possible de leur échapper? De vivre incognito dans une ville dont la surface comme les sous-sol et chacun des objets que nous manipulerons seront bientôt truffés de capteurs et de caméras?Les politiques publiques pourront-elles résister à cette marée technologique sans passer pour réactionnaires et hostiles au progrès?  A nous de nous réveiller et de lâcher nos téléphone pour flâner, le nez en l’air, sans but et sans horaire. Pour les vrais malades de l’écran, ou ceux qui ont perdu toute confiance en eux, reste  Serendipitor. Ce quasi calque de Google Map indiquait des itinéraires, longs, farfelus et semés d’épreuves comme photographier un chien. Bizarre bizarre, cette application qui, suivant Confucius donnait plus d’importance au chemin qu’au but à atteindre, n’est plus disponible dans les différents stores en ligne…

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commentaires

8 Réponses pour Smart cities: malines ou malignes?

Polémikoeur. dit: 29 janvier 2015 à 3 h 24 min

Ma ligne, qu’est-ce qu’elle a, ma ligne ?
Autrement dit : la ville loge-t-elle sa population
ou cette dernière y jouera-t-elle plutôt le même rôle que la flore intestinale dans le tube digestif ?

JC..... dit: 29 janvier 2015 à 10 h 31 min

Vivre en ville maligne devient de plus en plus dangereux, d’après ce que je viens de lire : le suicide est une solution pour échapper à ce risque énorme !

PS : « Dès lors que l’on considère l’habitant des villes non plus comme un citoyens mais comme un usager »

Euh …. un citoyenS ?….

Polémikoeur. dit: 29 janvier 2015 à 13 h 31 min

Le gentil correcteur malin
peut sûrement mieux faire
et adresser sa copie
à l’intéressée
par courriel.
Dictétueurellement.

la vie dans les bois dit: 7 février 2015 à 10 h 54 min

Tout ça c’est la faute des sociologues, Catherine, et pas des archis.
Il y en a un, redoutable, qui fait partie d’un think tank, obscure officine called:  » atelier de performance publique », présidée par un ancien financier…
son nom ? Julien, le démon.
Son oeuvre ?
Dix propositions pour devenir moins intelligent.

Extrait p. 149 de son rapport:
http://www.institut-entreprise.fr/les-publications/smart-cities-efficace-innovante-participative-comment-rendre-la-ville-plus

bon papier dit: 13 février 2015 à 18 h 26 min

« des cartes de fidélités qui permettent de suivre leurs achats à la trace »

Si le système, quels qu’en soient les moyens, se contentait de noter quel est mon chocolat préféré sur ma facture Auchan City, je serais bien heureux.

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