de Catherine Sabbah

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La république de l'Architecture
A quoi sert le prix Pritzker?

A quoi sert le prix Pritzker?

Faites le test dans la rue… Le Pritzker? Le quoi? Le «Nobel » de l’architecture est inconnu. Ce prix, doté de 100.000 dollars, honore chaque année un – plus rarement une – architecte «dont le talent et la vision ont compté pour l’humanité et l’environnement construit». Modernes, postmodernes, déconstructivistes, minimalistes, régionalistes… Qui peut dire à quelle chapelle inventée par les historiens appartiennent les lauréats des 39 éditions et ceux de 2017, l’agence catalane RCR (Rafael Aranda, Carme Pigem et Ramón Vilalta), inconnue du grand public? -Et qui le rste un an après cette consécration. Ses bâtiments, comme le musée Soulages à Rodez parlent d’espaces publics et d’osmose avec le paysage. Rien à voir avec les courbes géantes de Zaha Hadid, aujourd’hui décédée, lauréate en 2004, avec les inventions inclassables de Jean Nouvel – primé en 2008 – comme la fondation Cartier ou l’Institut du monde arabe. Et comment caractériser le travail de Ieoh Min Pei, Pritzker 1993, plutôt rangé parmi les architectes «corporate» mais mondialement connu pour sa pyramide au Louvre, ou encore définir l’inusable fascination exercée par les sculptures de Frank Gehry, lauréat en 1989?

«N’importe qui peut m’envoyer une proposition, ensuite le jury, composé d’anciens lauréats et de personnalités du monde l’architecture et de l’art, fait sa sélection, passe une partie de l’année à visiter les réalisations des uns et des autres et se met d’accord sur un nom», explique Martha Thorne, la directrice de l’académie. En 1988, l’Américain Gordon Bunshaft avait proposé le sien et gagné. Au-delà de l’exposition médiatique qui dure peu, c’est un boulevard professionnel qu’offre cette reconnaissance. Plus de commandes, de la part de clients du monde entier pour des projets de plus en plus importants. Les maires pour leurs villes, les chefs d’entreprise pour leurs sièges sociaux, les millionnaires pour leur maison, tous veulent un Pritzker… à n’importe quel prix.

Le nom est devenu une marque. C’est d’ailleurs presque ainsi qu’il est né: son créateur, Jay Pritzker à la tête du groupe hôtelier Hyatt Regency, avait le premier utilisé le nom d’un grand architecte, John Portman, et l’immense lobby de son bâtiment à Atlanta pour promouvoir l’image de son groupe. La plupart des lauréats sont aussi des chefs d’entreprise, plus ou moins doués, à la tête de grandes agences. Quelques-uns résistent aux sirènes du marché, comme Peter Zumthor médaillé en 2009 qui n’a pas bougé de ses montagnes suisses et ne compte qu’une vingtaine de bâtiments à son actif. Bien malin qui peut le ranger dans tel ou tel courant, mais ce chantre du rigorisme, allergique à tout compromis est à la fois un gourou pour les jeunes générations et une ruineuse tentation pour ses clients… qu’il choisit.

Alors à quoi sert le Pritzker? En orientant ses projecteurs, le prix a fait migrer les débats techniques et intellectuels vers les pages culture, lifestyle et people des journaux. L’air de rien, il oeuvre à la vulgarisation d’une discipline qui impacte nos vies mais que nous connaissons bien mal. Les observateurs sont sceptiques sur la capacité du Pritzker à mettre en avant les tendances de l’architecture du moment. D’autant que ces mouvements sont de moins en moins identifiables et peu théorisés par les architectes eux-mêmes. «Et puis on ne peut que constater de grosses lacunes, estime Simon Texier, historien de l’architecture. Jusqu’au Chinois Wang Shu en 2012, les lauréats asiatiques étaient tous des Japonais. Les choix récents semblent plus teintés de géopolitique. Pourtant aucun ne vient d’Afrique, d’Inde ou du Moyen-Orient et les grandes questions portant sur la démographie et l’écologie ont mis du temps à s’imposer. » Le choix du Chilien Alejandro Aravena très engagé sur ces questions, en 2016, et de RCR en 2017, esquisse peut-être un tournant. Dans les deux cas, le jury insiste sur l’importance sociale du travail de ces petites équipes.

Wang Shu (2012) Artisan du temps

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Amateur Architecture Studio: le nom même de l’agence que Wang Shu a créée en 1997 à Hangzhou sonne comme un acte de résistance aux immenses studios publics dans lesquels se conçoivent les villes chinoises. Une petite équipe, six personnes seulement, pour une pratique plus lente et artisanale. L’architecte dit tirer sa créativité de cette méthode de travail, expérimentale. «Il faut se souvenir qu’il n’y avait pas d’architectes en Chine, juste des savants et des artisans. Les savants ont été balayés par un siècle de révolutions, il nous reste les artisans à qui parler. » Construire à l’échelle 1, démolir et refaire s’il faut, Wang Shu a beaucoup expérimenté lui-même, sur de petits chantiers… Pour aboutir à la confrontation harmonieuse d’une forme contemporaine et de matériaux traditionnels. L’un des bâtiments du campus de Xiangshan par exemple présente toutes les caractéristiques classiques, agencées d’une manière qui semble aléatoire; la façade de l’Académie des arts de Hangzhou, au dessin très contemporain, est surmontée d’un toit traditionnel en pagode. Les hauts murs du musée de Ningbo sont construits avec les pierres et les tuiles de villages voisins détruits. Pour construire le musée de Fuyang, il commence par  rénover les maisons des fermiers du village voisin…  Peu compris dans son pays avant d’être reconnu par le Global Award for Sustainable Architecture en 2007, il n’est pas dupe de l’engouement apporté par sa notoriété: «Auparavant, tout le monde avait beaucoup de questions. Aujourd’hui, (après le prix, NDLR) ils n’ont plus de doute » , ironise Wang Shu qui continue à dénoncer la rapidité des constructions comme des démolitions. Ses premiers bâtiments ont déjà disparu…

 

Herzog et de Meuron (2001), Classiques, c’est vite dit…

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Hall d’entrée de la foire de Bâle.

Les deux Bâlois ont influencé plus d’une génération. Pourtant, il est difficile de qualifier l’héritage que peuvent transmettre ces architectes qui travaillent ensemble depuis 1971 après s’être connus à l’école primaire. «plus facile d’imiter Zahah Hadid », pense l’historien Jacques Lucan. Car leurs bâtiments, à chaque fois inventifs, sont dotés d’une puissance qui n’a rien à voir avec les effets de manche structurels, l’utilisation intempestive de la couleur ou de nouveaux matériaux. Leur force naît de la confrontation de volumes élégants et classiques – des socles parfois existants -, avec des formes dont la géométrie semble s’affranchir des angles droits en prenant de la hauteur. Ainsi de la Philharmonie de Hambourg dont la partie haute, posée sur un classique entrepôt réinterprété, clapote comme l’Elbe et donne son identité au bâtiment; du CaixaForum à Madrid qui semble léviter au-dessus de la rue; du siège de la banque BBVA à Madrid dont la tour ressemble à une tranche circulaire découpée dans le socle et basculée à la verticale. Adeptes d’une architecture optimiste – «puisqu’un bâtiment, ça vit» -, le duo entend exprimer une pensée, celle «de la ville où l’on vit mieux (…) Sinon nous ne serions que des décorateurs », dit Pierre de Meuron, le plus bavard.

Rem Koolhaas (2000) La star conceptuelle

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Le bâtiment de la télévision chinoise, CCTV à Pekin (Chine)

 

 

Il est The Big Star, le seul architecte à avoir publié un best-seller mondial, New York Delirious en 1978. Son histoire de Manhattan comme laboratoire de l’espace métropolitain a marqué des générations d’architectes. Mais son habileté à théoriser, son esprit provocateur, son personnage d’intellectuel froid et hautain ont tendance à faire passer à l’arrière-plan son architecture finalement moins connue et rarement décrite car sa forme découle de programmes complexes. Cet adepte de la «bigness », dont les bâtiments sont si grands qu’ils s’apparentent à des quartiers entiers, affirme se préoccuper bien peu des façades puisqu’elles ne peuvent plus révéler l’intérieur. À cette échelle, «fuck the context », a-t-il écrit, puisque le bâtiment en recrée un, lui-même. C’était il y a longtemps et  peut-être parlait-il d’histoire et de culture plutôt que du tissu urbain. Les interprétations ont divergé. « De Rotterdam », le gratte-ciel de 160.000 m2 construit en 2012, est une véritable ville à la verticale, dont il intègre toutes les fonctions, où 5000 personnes se croisent jour et nuit. Mais difficile de suivre la pensée de ce Hollandais mondialisé tant il a changé d’avis en quarante ans de carrière. Son intuition de traiter les flux, de fabriquer des bâtiments où les connexions et la rencontre sont plus importantes qu’un académisme formel – ou même qu’un style – triomphe aujourd’hui. C’est sur ce modèle qu’il a conçu le campus de CentraleSupélec à Saclay, la bibliothèque de Caen, la gare Euralille, le siège de la CCTV de Pékin ou encore la bibliothèque de Seattle.

 

Renzo Piano (1998) L’assembleur

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Piano, évidemment serait-on tenté de dire… Mais c’est un peu court pour définir le travail de l’architecte italien qui a conçu de grands musées, la tour la plus haute de Londres (The Shard), métamorphosé un immeuble haussmannien en l’envahissant d’une bulle de verre (la Fondation Pathé), s’est frotté à tous les programmes, est capable de concevoir un centre culturel en bois, en accord avec la culture Kanak en Nouvelle Calédonie (le centre culturel Tjibaou), un aéroport sur une île artificielle dans la baie d’Osaka, au dessin si pur qu’il se résume quasiment à un trait. Ou à une série, comme l’esquisse du palais de justice de Paris. Rien de maniaque dans ses choix de matériaux qui s’accordent avec les paysages, verre et acier à New York, brique à Amiens, pierre pour le Parlement de La Valette à Malte, terre pour l’hôpital des urgences pédiatriques d’Entébé (Ouganda). C’est leurs potentialités qu’il explore en poussant, comme un ingénieur, les innovations constructives. Une marque de fabrique tout de même, l’art d’assembler sans enfermer: ses façades semblent ne jamais finir, ses toitures souvent «dépassent», même les facettes du sommet de la tour Shard ne sont pas jointives, et les trois blocs du Tribunal parisien sont allégés par cette manie de toujours déborder qui ménage une transition entre l’intérieur et l’extérieur, le bâtiment et la ville, le privé et le public. Cette ouverture est présente dès Beaubourg où la Piazza est l’un des piliers du musée, au New Whitney Museum, qui met littéralement New York en scène depuis ses terrasses. Une volonté de changer les rapports urbains et humains tenace depuis les années 60 alors qu’il parcourait les villages italiens, une valise en main dans laquelle tenaient de petites maquettes, les ingrédients de l’architecture participative.

 

Tadao Ando (1995) Le tropisme de l’ascèse

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L’église d’Osaka (Japon)

Il a appris l’architecture dans les livres avant de l’explorer lors de voyages en Europe dans les années 60. Il en a rapporté le béton, peu familier de la tradition japonaise mais dont la simplicité se marie bien avec la philosophie Zen. De ses bâtiments, on retient des volumes aux formes souvent classiques, circulaires, rectangulaires ou carrées, «des boîtes pour y faire naître des relations humaines», explique-t-il, auxquels mènent des cheminements dessinés au sol ou des passages entre de hauts murs. Au contraire des architectes brésiliens qui sculptent et creusent  le béton, le travaillant comme une étoffe, il rend sa perfection la plus discrète possible afin de mieux mettre en valeur et en scène ses deux autres matières premières, l’espace et la lumière. Ses murs parfaitement lisses ne seraient que des guides dans les parcours complexes qu’il met en oeuvre entre extérieur et intérieur pour atteindre la contemplation et la sérénité. Comme l’église d’Osaka éclairée par une croix de lumière ouverte dans sa façade. Simple mais saisissante, l’architecture de Tadao Ando ressemble à un haïku dont l’évidence frappe avec peu de matériaux, mais dont les sens cachés se renouvellent à chaque visite.

Frank Gehry (1989) L’architecture iconique

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Le musée Guggenheim de Bilbao (Espagne)

Il est sans doute l’architecte dont les bâtiments sont les plus reconnaissables: métal courbé pour le musée Guggenheim de Bilbao ou le Walt Disney Concert Hall à Los Angeles, voiles de verre gonflées pour la Fondation Louis Vuitton à Paris. Il est le plus représentatif de «l’architecture iconique» capable de devenir un logo pour une ville, presque un nom commun grâce au désormais fameux effet Bilbao. Il est passé du collage et de la dispersion dans les années 80, lorsqu’il s’intéressait plus aux espaces interstitiels qu’aux volumes construits, au réassemblage dans les années 90. D’un seul tenant, puisque aucune rupture ne vient séparer le toit des murs, ses bâtiments aux formes concaves et convexes, semblent pliés ou fondus par une force supérieure issue des logiciels 3D que l’architecte apprivoise et adapte à cette main invisible, la sienne, espérons-le. Ce sont des surprises, des accidents visuels qui provoquent une rupture avec tout l’environnement spatial, historique et culturel. Des connecteurs urbains aussi par l’espace public qu’ils mettent en scène. L’exemple de Bilbao est édifiant, puisque le musée, par son architecture, a attiré des millions de touristes et eu un impact économique majeur. Sauf que ce bâtiment seul n’aurait pas suffi et qu’un plan d’investissement de 700 millions d’euros avait précédé son implantation.

Cette entrée a été publiée dans Bavardages, L'édifiant architecte.

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commentaires

4 Réponses pour A quoi sert le prix Pritzker?

la vie dans les bois dit: 27 janvier 2018 à 9 h 57 min

¡Hola! Catherine, bonne année !

Cette forme d’artisanat de Gehry dans l’exploration de formes complexes, et naturelles, une vigne à Los Angeles, un vaisseau de glace à Paris, rend hommage aux maîtres bâtisseurs de l’architecture, de l’architecture d’Art. Et à ce lent processus de la création où la 3D se déclinait en maquettes…
Pas sur que le bim! bim! bim! cette rumeur du dernier kitch, puisse alors aider ceux qui manquent d’idées et de poésie, de tout façon…

Merci de cet éclairage sur Jay Pritzker’s corporation.
Qui a commencé son business, à Chicago. Où l’on retrouve un architecte people, un peu atypique, l’architecte de ses dames 😉
http://www.parismatch.com/Culture/Livres/T-C-Boyle-architecte-des-sentiments-156271

Bernard Roth dit: 28 janvier 2018 à 19 h 57 min

C’est tout le problème de la starification : faire mieux connaître une discipline en focalisant sur l’exploit et le spectaculaire au détriment du quotidien et de l’usage.
Glen Murcutt et Peter Zumthor sont deux belles exceptions qui mériteraient d’etre mieux connus et sont probablement dans le sens de l’histoire de demain : frugalité et robustesse….

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