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Pritzker : RCR, les trois lettres qu’on n’attendait pas

Pritzker : RCR, les trois lettres qu’on n’attendait pas

     On attendait 3 lettres, on les a eues… Mais le jury du Prix Pritzker 2017 n’a pas suivi l’avis du public exprimé par divers votes en ligne sur des sites spécialisés, et a choisi, à la surprise de tous, R.C.R Arquitectes, plutôt que B.I.G. Tout ou presque oppose ces acronymes. Le premier est formé des initiales de trois associés, Rafael Aranda, Carme Pigem & Ramon Vilalta, le second, celles d’un seul homme mué en groupe, qui ne peut plus à lui seul assumer le suivi de tous ses projets. L’un parle d’une petite agence qui n’a pas trop envie de grandir, l’autre d’une roquette à la conquête du monde; l’un de délicatesse, de réflexion et de lenteur, l’autre de projets  tout droit sortis d’une éprouvette paramétrique dont la poésie originelle commence à être polluée par le systématisme. Arrêtons là la comparaison, puisque les Pritzkers 2017, ce sont eux et pas lui!  Pour la première fois de son histoire, ce prix créé en 79, récompense  un collectif, pour la seconde, des Espagnols, pour la troisième, une femme.

      Les trois Catalans travaillent ensemble depuis leur sortie de l’école technique supérieure d’architecture de Vallès, près de Barcelone. Et tout de suite, sans passer par la case agences célèbres à Londres ou New York où la plupart des jeunes diplômés sont ravis d’aller gratter pour rien, se sont établis à Olot dans une petite ville de 30.000 habitants au nord de la capitale régionale.  Quelque 30 ans plus tard, les mêmes sont toujours au même endroit, travaillent dans une ancienne fonderie où l’on entre après s’être déchaussé et continuent de « dialoguer comme un jazz band », dit d’eux le critique William Curtis. Sans que personne, pas même eux, ne sache qui finalement fait les projets conçus au fil des conversations et des ajouts, où l’un donne le thème, repris par l’autre, peaufiné par le troisième, où fond la part de chacun pour produire une harmonie. Un collectif, un vrai, heureux de cette reconnaissance internationale « non pas pour pouvoir faire plus de projets, mais pour en faire moins dans des conditions qui nous permettront de developper notre architecture avec plus d’intensité », dit Rafael Aranda dans une interview à Archdaily

Restaurant Les Cols , Olot, Espagne

Restaurant Les Cols , Olot, Espagne

      A la suite du Pritzker 2016 décerné au Chilien Alejandro Aravena, autant pour son oeuvre que pour son engagement politique sur l’architecture et l’urbanisme « sociaux », la décision des jurés confirme un coup de frein assez brutal à la promotion des stars: « Aujourd’hui, la question que se posent les gens n’est pas seulement architecturale, elle concerne le droit, les politiques et les gouvernements », ont-ils expliqué. Comme si, face à la profusion de bâtiments géants, iconiques, généralement destinés à la consommation et aux loisirs, et très couteux, un retour sur terre s’imposait, vers des préoccupations plus en phase avec une vie quotidienne non mise en scène.

   RCR Arquitectes revendiquent cette proximité, avec les gens -habiter dans une petite ville rend les choses plus lisibles- et avec la nature. Leur production, «territoriale» tout en étant dénuée de toute nostalgie vernaculaire, principalement espagnole est éclectique: équipements sportifs, maisons, crèches, écoles, bâtiments publics qui semblent toujours, par leurs couleurs, leurs matériaux, leurs formes, nés de leur environnement « C’est à dire la lumière, le ciel, les lieux avec lesquels nous avons envie d’être en relation sans venir briser quelque chose en nous y installant », explique Carme PIgen dans un interview accordée juste après l’annonce du prix. Les bâtiments ne disparaissent pas dans le paysage, ils sont même souvent très présents, tracés au cordeau, anguleux à l’image du musée Soulage à Rodez, jusqu’à filer une métaphore structurelle et extrêmement moderne, cubiste même,  du sol, des arbres, des roches, des montagnes…

      «Nous sommes intéressés par la dématérialisation comme par la franche affirmation des matériaux», explique Ramon Villalta. Une sorte de paradoxe évident face au  vide si présent du théâtre de la Lira à Ripoll, ou la confrontation  de puissantes structures et des rais de lumières ménagés par leur mise en oeuvre,  comme aux Pavillons Les Cols, un hôtel restaurant à Olot.  Le verre, l’acier souvent rouillé ou noir, comme la pierre volcanique qui les entoure, la terre aussi, leur permettent, mieux que le béton d’appliquer au réel la précision, la méticulosité presque maniaque de leur manière de concevoir. D’abord des dessins à l’encre sombre qui ne sont pas sans rappeler les Soulages au brou de noix transformés en des plans minutieux.  Si l’équilibre semble souvent incompatible avec la gravité, il leur sert aussi à souligner la topographie ou la géographie, sans la subir, ni la dominer. Villalta décrit le musée Soulages de Rodez comme des boites d’acier émergées de la terre placées de telle manière que l’air circule entre elles…  «Nous essayons de lire la nature, de la comprendre, de restituer dans notre architecture ses ligne de force et ses valeurs, de dialoguer avec, la localisation d’un projet et sa manière d’entrer en résonance avec les lieux. Cela a toujours été vital pour nous», précise Aranda.

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Théâtre de la Lira Ripoll, Espagne

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Musée Soulages, Rodez

     Ecolos donc,  mais sans leçon de morale. Jamais à plus de 5 minutes de leur maison disent-ils, et c’est ainsi que la vie leur plait. Ils n’utilisent leur voiture que pour se rendre à Barcelone où Carme a enseigné plusieurs années avant de se recentrer sur l’agence, jusqu’où viennent des étudiants du monde entier participer à leur atelier « Architecture et paysage ».  Alors même que le monde devient plus incertain, les changements plus rapides, les trois architectes ont bien l’intention de continuer leur

chemin, imprimant discrètement une puissante empreinte.  «On ne peut pas être exposé à des hurlements perpétuels», dit Aranda revendiquant le calme et la lenteur. Désormais dotés du prix d’architecture le plus reconnu, pas sûr que le monde les laisse réfléchir à l’écart du brouhaha des grandes métropoles en mal de projets. Laurent Dumas promoteur, mécène et collectionneur les avait repérés avant que les projecteurs les éblouissent : ils construiront la cité des arts, prenant la suite de Jean Nouvel sur le site à hauts risques de l’Ile Seguin à Boulogne.

Cette entrée a été publiée dans L'édifiant architecte.

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commentaires

4 Réponses pour Pritzker : RCR, les trois lettres qu’on n’attendait pas

xavier brioni dit: 13 mars 2017 à 19 h 04 min

Dématérialisons, il en restera toujours quelque gnose…
RCR, c’est la victoire rétrospective du Corbu, le triomphe des dessins restés dans les cartons, la réapparition du tracé au brou de noix sur papier chiffonné soufflé par le vent jusqu’au bout de la rue.
Une espèce de coulissement au grand jour de 2017 des projets de Mies von der Rohe, un Bauhaus réanimé.
En cherchant peut-être à fuir les agaceries d’un Frank Gehry, représentées encore un peu par Bjarke Ingels, en effet — qui pourtant, en leur passant un peu de volumateur dans les cheveux, réhausse quelquefois le trait empesé de gel translucide des constructions aux frisures constructivistes de l’Américain, non sans un certain panache — le jury Pritzker 2017 donne la prime aux tenants des perpétuels recommencements.
Non pas que le monumental gehrien n’ait pas de charme, on peut être sensible à ce style à certains moments de la journée, je suis même sûr que le projet de l’île Seguin renforcera cette idée.
Je pense que l’on est encore loin (alors qu’ils s’avancent à grands pas vers nous toujours plus) des développements que livrera l’archi digitale 4.0, discipline proche de ce dont vous vous faisiez l’écho, dans des papiers bien articulés, sur le nouveau Lyon-confluence et le Paris des petits cabinets d’architecture abouchés au numérique, comme le seraient les applications, sur le Hackaton des étudiants, etc.
RCR, c’est bien, quelque chose dans l’air du temps qui essaye de voler dans les plumes de ses suspentes, mais guère inaugural.

la vie dans les bois dit: 28 mars 2017 à 18 h 51 min

Jean Nouvel a donné une intéressante tribune dans le journal le Monde, daté du 27 mars 2017 sur la préservation des banlieues, avec une idée de « maison pour tous », et fait la part belle à la poésie. Avec un rejet de la déréalisation, et du sans humain.

Sur ce « mariage » du patrimoine ancien et des nécessités de notre époque,
« notre époque résonne/telle une porte close/et nous comment fait-on/sur quelle idée/ L’on se repose » copyright Tarmac,

j’ai vu l’autre jour, cette belle transformation du quartier des Entrepôts et Magasins Généraux de Paris.
Et ce petit havre, où l’on pique-nique pour la pause déjeuner, sous un soleil printanier, était aussi un moment qui réconciliait avec le passé.

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