de Catherine Sabbah

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La république de l'Architecture
Philharmonie: règlement de comptes

Philharmonie: règlement de comptes

Les uns le trouveront sincère et touchant. les autres machiavélique. Jean Nouvel a en tout cas, pour un soir, réussi à retourner l’assemblée d’architectes, établis ou encore étudiants, venus le 18 juin, au Pavillon de l’Arsenal l’écouter raconter la belle histoire de la Philharmonie. Devant ses pairs d’habitude prompts à fustiger son ombre écrasante et le mal qu’il cause à la profession en se comportant en «diva», le grand architecte s’est fait tout petit. Sa voix est douce, parfois hésitante. Il est fatigué. Pour une fois, comme les autres, il a été malmené par ses maîtres d’ouvrage, comme les autres il a perdu la maîtrise de son chantier, comme les autres, coincé par des contraintes budgétaires, il a du plier. «Je ne pensais pas que cela pouvait m’arriver», confesse-t-il, encore fier dans la débâcle… Sauf que, contrairement aux autres, lui peut convoquer la presse -qui se déplace- pour dénoncer «le sabotage» que son bâtiment aurait subi. Et redorer son blason.
Après des mois de silence et le feu-vert de ses avocats, l’architecte du musée du quai Branly, de la Fondation Cartier et de dizaines de projets dans le monde, a décidé de donner sa version des faits et pourrait bien pousser la maîtrise d’ouvrage, l’association «Philharmonie de Paris», à dégainer la sienne, en retour. Charge contre charge. A l’écouter, il n’est en rien responsable des retards ou des surcoûts de ce projet pour l’instant estimé à environ 380 millions d’euros. Au contraire, affirme-t-il, il a sans arrêt tiré des sonnettes d’alarme, auprès des tutelles , l’Etat, la Région et la Ville de Paris, pour dénoncer un budget sous-évalué dès le concours «une maladie française qui permet de faire accepter le projet par Bercy et de payer les architectes deux fois moins»; un marché passé sans mise en concurrence: Bouygues et Vinci sont, sans plus  aucune précaution oratoire, accusés de s’être entendus; la prise de pouvoir de l’entreprise sur la maîtrise d’ouvrage, -comprendre Patrice Januel-; des erreurs grossières de chantier comme la commande de poutres mal dimensionnées; le déshabillage du projet pour des questions de coûts… L’architecte s’appuie sur les rapports de la Cour des Comptes et du Sénat (2007 et 2012) pour dénoncer les atermoiements de la maîtrise d’ouvrage. Il se plaint d’avoir été évincé, ignoré, contourné et n’endosse rien. Il va même jusqu’à nier le caractère complexe de l’ouvrage qui pourrait justifier une partie de son coût.Les comptes qu’il produit sont-ils les bons? Ils limitent la part des «partis pris architecturaux» à 5,97% du total. Sous cette appellation sont rangés,  l’accès du public à la toiture,  l’immense enseigne,  la vêture de la façade tourbillon et les habillages de bois de la salle. Mais comment l’auteur d’un tel projet peut-il sérieusement réduire les «partis pris architecturaux» à ces quelques éléments, même spectaculaires? Pourquoi ne pas affirmer et assumer comme «architecturale» l’entière conception du bâtiment, sa forme, la complexité de la salle admirée de tous, l’idée de son revêtement de milliers d’oiseaux métalliques, sa nature même décrite comme une « colline »… La démonstration, sémantique ou économique, ne tient pas. Enfin l’architecte ne répond pas non plus à une question essentielle. Pourquoi? Pourquoi un tel acharnement de la maîtrise d’ouvrage? Quel intérêt avait Patrice Januel, professionnel pourtant chevronné, à allonger les délais, à alourdir les coûts, à laisser les clefs à l’entreprise? A bâcler le travail?
Inachevée, la philharmonie est également très mal finie. Sans nul doute du fait de la pression imposée par l’entreprise pour tenir les délais de l’ouverture. Il y a tout de même quelque chose de cocasse à entendre Jean Nouvel affirmer, en filant la métaphore musicale que «c’est la qualité de l’exécution qui crée l’émotion» Car célébré pour ses géniales idées conceptuelles, il l’est aussi, et très régulièrement,  pour le manque de soin et le peu d’intérêt qu’il porte à leur réalisation. Combien de ses bâtiments ont du être remis en chantier peu après leur livraison pour des malfaçons techniques -certainement dues aux entreprises-…?
Six mois après avoir boudé l’inauguration de la salle dont les concerts font le plein, alors que la Philharmonie devrait fermer ses portes deux mois cet été pour achèvement, que cherche Jean Nouvel? «A finir dignement mon bâtiment» dit-il en tendant la main à son maître d’ouvrage. Et un peu plus… «C’est la place de l’architecte dans la réalisation des projets, et dans la société qui est ici remise en cause», sentence-t-il. Il joue sur du velours: en face de lui, jeunes et moins jeunes passionnés par ce métier voient se dégrader les conditions de son exercice. Que pèse la maitrise d’ouvrage publique face à des entreprises bien mieux dotées qu’elle en moyens techniques, juridiques, financiers et  humains? A quelle sauce la loi sur les marchés publics un temps menacée par la loi Macron finira-t-elle par être avalée? Quelles que soient les causes des  dérives du chantier de la Philharmonie, l’histoire pourrait-elle faire jurisprudence? Et réveiller les tutelles publiques, spectatrices dans la vraie vie, comme à l’Arsenal ce soir-là. Les architectes aussi. Sont-ils prêts à se remettre en question? Pas sûr. A une question sur la posture d’auteur/artiste trop souvent revendiquée au mépris d’une compétence technique trop souvent mal maîtrisée, Jean Nouvel répond à peine. Beaux arts contre Polyteknicum ou EPFL, le débat a plus de trente ans. Ce qui est inquiétant, c’est que dans la salle et parmi ceux qui n’ont même pas cet âge, il semble toujours d’actualité.

Cette entrée a été publiée dans Nouveaux bâtiments.

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commentaires

24 Réponses pour Philharmonie: règlement de comptes

Polémikoeur. dit: 20 juin 2015 à 12 h 22 min

A rapprocher de l’historique (en cours) des malfaçons,
aux implications plus radiatives,
accumulées sur le chantier
d’une certaine centrale
de nouvelle génération ?
Déconstructivement.

Polémikoeur. dit: 20 juin 2015 à 12 h 36 min

Dans l’ensemble d’un projet
tel que celui de cette phil-« harmonie » (!),
de la signature de la commande
à la livraison du bâtiment,
qui est comptable des deniers publics ?
Qui est responsable (res-pon-sable !)
de la cassette ?
Qui exerce l’autorité au nom de l’intérêt collectif ?
Une fois les paillettes rangées, les roucoulades
politico-médiatiques remplacées par les les pelles
et les pioches, qui est garant sur sa petite gueule
du bon emploi des finances publiques ?
Ecœurement.

JC..... dit: 21 juin 2015 à 12 h 22 min

La branlette de Jean Nouvel devant les voyeurs mediatico-archisectes nous laisse froid : nous avons tant à faire avec notre propre mentule !

la vie dans les bois dit: 24 juin 2015 à 20 h 00 min

« Sa voix est douce, parfois hésitante. Il est fatigué. Pour une fois, comme les autres, il a été malmené par ses maîtres d’ouvrage, comme les autres il a perdu la maîtrise de son chantier, comme les autres, coincé par des contraintes budgétaires, il a du plier.  »

C’est très touchant cette appréciation, Catherine.
Une certaine classe de l’artiste, who remains, indeed.
Comme un reflet consternant de cette réalité des marchés, mal évaluée. Comme une fuite en avant, de tous les opérateurs, une responsabilité diluée, non identifiée, quand il s’agit de grands chantiers publics.

Loi MOP vs marché conception-réalisation, ou pire vs PPP; et pourtant, les enjeux ne sont pas là.
Il fallait quand même un petit développement technique ?
http://www.senat.fr/rap/r12-055/r12-0556.html

JC..... dit: 25 juin 2015 à 8 h 59 min

Patrick Scemama de la République de l’Art,

Toutes mes félicitations pour votre acte de censure à l’égard de mes commentaires critiques. C’est effectivement plus simple de ne pas tolérer la contradiction !

Je reposte :
« Ce que font les gens qui salissent ces « œuvres ridicules » contemporaines n’est rien qu’une protestation convenable, eu égard à la nullité des objets « artistiques » présentés par des nuls.

Il est ridicule de comparer cela à la destruction d’œuvres antiques, comme vous le faites. Il est ridicule d’évoquer à cet égard une position poujadiste ! Que vient faire la Manif pour tous là-dedans ??? Quelle confusion !!!

C’est dire si votre gauchisme boboïde, vivant de ce cloaque, vous égare : votre inculture est grande, mon ami, et vos propos déraisonnables et partisans ! »

catherine dit: 25 juin 2015 à 9 h 02 min

Développement technique parfois et parfois non… ce n’est pas forcement l’objet de ce blog. Y en a des tas d’autres qui font ça très bien. je le fais aussi dans les Echos avec plein de chiffres et de détails bien nécessaires mais ennuyeux. Merci en tout cas pour le lien. Cela dit, aucun des rapports (que j’ai lus) n’éclaire vraiment le pourquoi des choses. Pourquoi l’entreprise ou la maitrise d’ouvrage ont-elles délibérément décidé d’évincer l’architecte et de bâcler le travail… Parce que ce sont des méchants? Certaines sources au sein de la maitrise d’oeuvre ne sont pas aussi tendres avec Johnny, dont les caprices ne sont pas que des racontars de journaliste. Une fois la salle terminée, il aurait fallu en démolir une partie pour changer les bouches de désenfumage « trop moches »… par exemple. Enfin si les architectes veulent jouer un rôle, qu’ils assument les responsabilités qui leur incombent.

catherine dit: 25 juin 2015 à 9 h 05 min

Je ne le plains pas Jean Nouvel. Moi je ne le trouve pas touchant du tout. Mais très malin. De se poser en victime de toute cette affaire. C’est ce que je voulais dire en tout cas.

JC..... dit: 25 juin 2015 à 9 h 27 min

On sent bien toute la manipulation médiatique de l’architecte sur ce coup foireux, à tort partagé, probablement.

catherine dit: 25 juin 2015 à 10 h 17 min

Sinon, ce n’est pas parce que ce papier s’appelle règlements de comptes qu’il ouvre la porte à tous les flinguages y compris ceux concernant les autres blogs… Quand on me ferme la porte je rentre par le fenêtre, mais si c’est celle de la maison d’à côté, je ne vois pas l’intérêt. Pas sûr que Patrick Scemmama lise ce blog alors pour lui parler, mieux vaut l’interpeler directement.

la vie dans les bois dit: 25 juin 2015 à 11 h 42 min

Catherine, merci d’avoir répondu.
Il semblerait qu’il y ait des dysfonctionnements affectant les blogs des républiques de la Culture.

Si cela passe:

Non, c’est sincère, moi, je le trouvais touchant ce portrait d’architecte, qui se rend compte que son oeuvre lui échappe.

Le comble serait de faire de ce règlement de comptes, technique, financier, et surtout, surtout de temps imparti, une attaque ad hominem.
Cela dit je ne savais pas que artiste pouvait être également considéré comme star capricieuse 😉

la vie dans les bois dit: 25 juin 2015 à 11 h 46 min

Et puisque ça passe ici, alors espérons que les techniciens informatiques seront à même de délivrer le soldat Passou !

JC..... dit: 25 juin 2015 à 16 h 30 min

Catherine,
Ce n’est pas méchant de faire un constat simplissime : Monsieur de Scemama ne supporte que les idées proches des siennes, lesquelles sont aberrantes. Nous avons à faire à un intolérant étroit du bulbe.

la vie dans les bois dit: 25 juin 2015 à 20 h 13 min

Oui, je persiste, c’est vraiment dommage, pour un architecte de cette trempe, de se voir rabaissé au rang de diva.
Un projet porté depuis presque 10 ans …
Et qui voit le jour ! malgré le turnover qui n’aura pas manqué de faire se succéder bon nombre de gratte-papiers du 3ème bureau de l’administration, fut-elle haute.
Il n’a plus rien à prouver cet homme-là.

C’est dommage enfin, car ce qui aurait pu être une véritable réflexion sur la création architecturale, ces architectes, plus artistes que bâtisseurs, qui s’arrêtent au bout de leur geste pour passer le relais à la tekhnè, et qui par leur exigence, la font finalement progresser, la technique. A condition de ne pas avoir un client incompétent !

Oui, je comprends le désarroi que vous décrivez -fort bien !- de Jean Nouvel.

Polémikoeur. dit: 29 juin 2015 à 8 h 17 min

Nom d’une pipe, que disent des partages de compétences
les contrats, qui ne doivent pas manquer
dans la conclusion des commandes
de projets pharaoniques ?
Qui est responsable, à chaque étape, de conception,
de réalisation, de validation ?
Le client ne s’embarrasse-t-il jamais
de garanties, y compris financières,
quant à l’exécution de sa commande ?
Stupéfiquement.

JC..... dit: 2 juillet 2015 à 16 h 52 min

Seule la mort saura me faire taire !

Cependant, je dois vous dire que je jouis d’une excellente santé et que j’ai commandé chez Bouguereau Industries un cercueil équipé d’une commande capable d’arroser de messages incongrus tous les blogs amis …

catherine dit: 8 juillet 2015 à 15 h 39 min

Justement la Grèce est ma prochaine étape estivale… mais il faudra patienter un peu. Avec d’ici là de quoi ne pas mourir de faim. J’espère.

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