de Catherine Sabbah

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La république de l'Architecture
New Whitney Museum de New York: voir et être vu

New Whitney Museum de New York: voir et être vu

« Beau de loin, loin d’être beau… » m’a répondu un ami à qui j’adressais quelques photos du New Whitney Museum of American Art de New-York. C’est une manie… Lorsque fut ouvert en 1966 le précédent Whitney, un bâtiment brutaliste, dessiné  par Marcel Breuer sur Madison Avenue, Ada Louise Huxtable alors critique d’architecture du New York Times lui avait attribué le titre du « bâtiment le plus détesté de la ville » , un avis qu’elle ne partageait pas. Les artistes lui donnèrent raison. Il finit même par s’intégrer dans son environnement.  Renzo Piano, le nouvel architecte de ce musée qui se réinvente pour la quatrième fois, ne rentre pas forcément dans les codes, mais il les transgresse avec plus de douceur voire de subtilité. Son Whitney laisse perplexe mais, ici encore, la première impression n’est pas forcément la bonne.

C’est par un matin ensoleillé que je l’ai découvert. Il surgit, massif et blanc au bout de la High Line, ce fameux espace public aménagé sur une voie de chemin de fer qui descend de la 30ème à la 14ème rue, à l’ouest de Manhattan. Est-ce son meilleur profil? C’est en tout cas celui que verront, d’abord, les quelque 5 millions de touristes qui empruntent chaque année cette belle promenade. Une usine? un hôpital aux cheminées industrielles et aux installations techniques visibles sur le toit? Depuis la rue Gansvoort, en contrebas, il est encore plus difficile d’appréhender ce très long bâtiment posé entre le quartier de Meatpacking, ancien fief des bouchers, et l’Hudson. Cette fois, c’est un grand vaisseau, un peu pataud, dont la composition en trois boites, empilées au dessus d’un un rez-de-chaussée transparent, ne tient pas dans une seule photo.

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Comment rendre aimable une si longue façade aveugle dans une rue sans recul? La question  ne semble pas avoir  longtemps taraudé l’architecte italien. A Beaubourg, avec Richard Rogers,  alors jeune trublion de l’architecture, il  avait pourtant fait de la place à un parvis accueillant, en pente, pour amener à l’art les visiteurs les plus réticents ou les plus impressionnés par ce monde inconnu. Trente ans ont passé et les musées font aujourd’hui partie des « destinations » à cocher dans les parcours touristiques des grandes villes. Ces nouveaux « phares urbains » attirent autant par leur spectaculaire contenant, généralement signé d’un grand nom, que par leur contenu, parfois admiré au pas de course. Sans brader la mise en scène de la culture qui demeure (tout de même!) l’objectif de ce musée comme des autres, le bâtiment de Renzo Piano répond exactement à ces nouveaux désirs consuméristes. « Il  est né d’une étude précise des besoins du Whitney comme d’une réponse à ce site remarquable« , dit-il.  Mais il faut entrer dans les lieux pour saisir tout le sens de ses propos  et s’apercevoir qu’une fois de plus l’architecte a tout compris.

Comme n’importe quel touriste, sans honte, filez au 8ème étage où se trouve le café et la plus haute des terrasses, donnant vers l’Est. Après tout, chercher les vues inédites de cette ville ultra-photogénique est un sport très new-yorkais. Elles sont plus connues et plus nombreuses dans le nord hérissé de points de vue. Ici, le Whitney  crée ses propres perspectives sur un quartier plus bas que lui, à l’horizon dégagé. Et du coup, force tous ses voisins à tourner leurs yeux vers ce nouvel et incontournable habitant. Voir et être vu, c’est de cela qu’il s’agit. De nuit, et de loin, l’impression est encore plus flagrante. Allumé comme une lanterne chinoise, il met en scène,  les silhouettes fourmis qui lui donnent vie.

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Pour passer d’un étage à l’autre, le visiteur peut emprunter les ascenseurs intérieurs, aussi vastes que des salles de classe, mais aussi profiter d’une bouffée d’air ou d’un rayon de soleil et bien sûr, de la vue.  Reliées par trois volées d’escaliers métalliques inspirés des échelles en Z qui animent toutes les façades en briques de la ville, trois terrasses occupent le pignon Est. Y sont installées de grandes sculptures mais aussi des chaises longues… Une sorte de généreuse connexion entre l’art et la ville. Pas de cul-de-sac de ce côté donc. Pas non plus de dead-end à l’autre bout: en face de grandes baies vitrées-écrans ouvertes sur le fleuve, des oeuvres et des canapés. Un autre tableau vivant se déploie là. Dans quelques années, un parc devrait remplacer le lourd bâtiment en briques qui bouche la vue. C’est pensé: le rez-de-chaussée du musée, dans lequel se trouvent boutique et restaurant, devient subitement le cheminement public logique entre le quartier de bars et de boutiques de modes et les rives de l’Hudson. La piazza du centre Pompidou n’est pas si loin.
Il n’y en a pas que pour la ville et ses visiteurs. Les oeuvres sont heureusement traitées avec autant d’égards, dans de vastes salles qui semblent bien supporter l’affluence, une semaine seulement après l’ouverture des lieux. « America is hard to see« , l’exposition inaugurale regroupe en 600 oeuvres, du 20ème et 21ème siècle, un manifeste contre l’Amérique conventionnelle et ses institutions. On y circule confortablement et l’espace accueille les petits tableaux comme les grandes installations. En ce jour de quasi-été, et malgré la présence de pièces rarement montrées, il faut bien avouer que la foule s’attardait plus dehors que dedans. Marcel Breuer avait trouvé la feinte en fermant ses façades. Le choix aussi du New Museum de Sanaa dans le quartier du Bowery, qui ne s’ouvre sur la ville que par de longues et étroites meurtrières. Le pari de Renzo Piano et du maître d’ouvrage, est plus généreux, plus courageux peut-être,  puisque la tentation de connecter physiquement et visuellement l’art et la ville pourrait bien faire de l’ombre aux expositions. La concurrence est décidément difficile avec l’environnement spectaculaire et en  constant mouvement. Qu’importe, diront les financiers, les touristes paieront l’entrée pour aller prendre des photos. Les optimistes penseront sans doute qu’au détour d’une salle, ces furieux du selfie et d’Instagram se laisseront happer et s’arrêteront devant un tableau, puis deux, puis trois… Les cyniques diront que si le musée n’est pas un chef d’oeuvre d’architecture, c’est un coup de maître de marketing urbain.

Cette entrée a été publiée dans Nouveaux bâtiments, Ouvertures de nouveaux lieux, Visites.

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commentaires

31 Réponses pour New Whitney Museum de New York: voir et être vu

JC..... dit: 18 mai 2015 à 6 h 26 min

Repoussant ….!
A première vue.

Il faut certainement aller sur place, voir dehors et dedans, avant de conclure de façon péremptoire.

Patience….

ueda dit: 18 mai 2015 à 8 h 34 min

Chaque fois que je dis « trou blanc » je pense à quelqu’un.
Une amie… j’espère qu’elle ne se reconnaîtra pas.

(Private joke, sorry blokes.)

Polémikoeur. dit: 18 mai 2015 à 9 h 39 min

Quelques-uns des angles montrés en photo
ne sont pas sans rappeler la majesté
de tel incinérateur industriel
de déchets ménagers.
Jugement.

ueda dit: 18 mai 2015 à 16 h 23 min

Quand je pense que j’ai dit du mal de la Fondation Louis Vuitton…
Par rapport à ce museum salle de bain, c’est un bijou.

Morgenstern dit: 20 mai 2015 à 9 h 28 min

La nouvelle marotte de Renzo Piano : des bâtiments qui ne ressemblent pas à leur destination. Ici un musée qui n’a pas l’air d’un musée, à Paris un palais de justice qui n’a pas l’air d’un palais de justice (là aussi, trois boîtes superposées).

Polémikoeur. dit: 20 mai 2015 à 10 h 18 min

A quoi ressemble un palais de justice ?
En tout cas, avec 160 mètres de haut,
les embusqués de la grande hauteur
avancent un peu plus à Paris.
Sans parler des « partenariats »
public-privé hors de prix,
déresponsabilisants
(si responsabilité il y avait)
et dégoupillés pour mieux éclater
ultérieurement dans les finances publiques !

D. dit: 28 mai 2015 à 16 h 30 min

Je ne commente jamais l’architecture. Je m’y refuse catégoriquement.
C’est ce que me différencie de ueda, qui ne s’y connaît pourtant pas plus que moi ou JC.

JC..... dit: 30 mai 2015 à 17 h 50 min

Certes ueda ne s’y connaît pas plus que nous en architecture, mais c’est déjà beaucoup pour des ptérodactyles … pardon des autodidactes.

Polémikoeur. dit: 3 juin 2015 à 14 h 04 min

Tiens, le commentarium de la République des Livres déborde ici, pourvu que ce soit passager !
Architectes, bâtisseurs, levez vos murs,
tracez vos plans les plus ambitieux
pour contenir (en vain) la vague
des bavards permanents
(serviteur inclus) !
Contagieustement.

JC..... dit: 4 juin 2015 à 10 h 42 min

J’adore lire ce qu’écrivent mes chers usurpateurs … Dieux, que je les aime !

Tendre et sensible, je suis : comme Little Boy, l’enfant d’Enola Gay

D. dit: 4 juin 2015 à 11 h 38 min

Ne vous fatiguez pas, on a compris votre manège, JC. Vous prétendez avoir des usurpateurs pour pouvoir vous dédouaner ensuite lorsque vous avez dit une bêtise.

JC..... dit: 4 juin 2015 à 11 h 58 min

Toute la différence entre nous est là, mon cher D., vous êtes capable de traiter tous les sujets : il n’y a aucune place pour les usurpateurs !

D. dit: 5 juin 2015 à 10 h 09 min

Je vous trouve bien familière, la vie dans les bois. Il faudra songer à rectifier le tir. Je dis ça pour votre bien.

ueda dit: 10 juin 2015 à 15 h 06 min

Ce blog irait beaucoup mieux si des types comme moi ou le camarade JC n’étaient pas autorisés à poster.

pour ne rien vous cacher dit: 15 juin 2015 à 18 h 08 min

J’ajouterais bien un petit commentaire, mais est-ce vraiment nécessaire ? On en est déjà à 29, Catherine peut être satisfaite. C’est un blog vivant.

JC..... dit: 29 juin 2015 à 10 h 46 min

Allez, Catherine !

C’est gagné…. mais il faut comprendre que la quantité n’est jamais accompagnée de la qualité.

Comme en démocratie, quoi !

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