de Catherine Sabbah

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La république de l'Architecture
Matière grise au secours d’une matière en crise

Matière grise au secours d’une matière en crise

Pessimistes s’abstenir. La nouvelle exposition Matière grise du Pavillon de l’Arsenal à Paris entraîne d’emblée le visiteur dans une virée plombante vers sa propre perte. Trois panneaux suffisent… L’overshoot-day, le jour qui marque le moment de l’année où l’humanité a consommé plus qu’elle ne pourra produire en douze mois, tombait cette année le 19 août. En 2015, ce sera sans doute plus tôt… 300 kg de nature donnent 10 kg de produit industriel. Il nous faudra bientôt deux planètes et demi pour survivre  et encore ne nous dit-on pas dans quelles conditions…

Sans doute, heureusement, aurons-nous toujours un toit sur la tête. Ces abris qui nous protègent, ces murs qui forment nos villes, ces routes et ces ponts qui nous permettent d’y circuler sont les principaux responsables de la consommation d’une matière de plus en plus rare et chère et d’une pollution atmosphérique menaçante. Le sable disparaît et sans lui plus de béton alors que pour alimenter tous les chantiers du monde, l’équivalent d’une piscine olympique en est coulé toutes les 15 secondes… Les métaux dérobés sur les chantiers font l’objet d’un fructueux trafic. Paradoxalement, tout compris, la tonne de granit importée de Chine coûte dix euros de moins que celle extraite en France, mais son transport est loin d’être neutre pour le ciel et les océans.
Malgré ses efforts récents, et les brouettes de normes dont ses codes sont remplis, l’industrie de la construction, cette ogresse nourrie aux matériaux, siège parmi les cancres dans la classe du marché de l’occasion. Qu’advient-il des milliers de fenêtres, portes, briques, planches, poutres de bois ou de métal lorsqu’un bâtiment est démoli? Où finissent les déchets de chantiers des immeubles ou des ouvrages d’art neufs…?  A la benne. Cette étape ne signifie pas la fin, mais une perte considérable tout au long des étapes de transformation. « Le recyclage conserve la matière, la réutilisation conserve la fonction, une porte reste une porte, le réemploi conserve la forme, une planche, une planche » expliquent les deux commissaires Nicola Delon et Julien Choppin.

 

Nicola Delon et Julien Choppin, architectes Encore heureux

 

 

 

 

 

 

 

 

Les deux architectes ont la bonté de ranimer le visiteur, mis KO debout par ces chiffres assommants. D’un optimisme teinté de nostalgie, ils ont baptisé leur agence « Encore Heureux » et travaillent sans perdre leur sens de l’humour. Alors que la sobre scénographie du début renvoie à l’âge de pierre prôné par les écolos purs et durs, la suite explose joyeusement. En une photo, un commentaire et quelques phrases bien senties, 75 manières de faire autrement, un festival de projets glanés à travers le monde, des petites maisons, des immeubles, des musées…
Rien de neuf dans ces vielles habitudes pourtant: les barbares qui détruisaient les villages de leurs ennemis ont à toute époque récupéré les pierres de leurs maisons et pratiqué ce genre de greffe. Et la technique du bidonville, qui consiste à faire feu de tout bois, est universelle. Combien d’innovations sont sorties de ces systèmes D et des bricolages issus de la nécessité. De la rue aux institutions, il n’y a parfois qu’un pas… même s’il est symbolique. Qui aurait parié que les façades du siège du conseil de l’Union Européenne pourraient être construites à l’aide de vieilles fenêtres collectées dans chacun des états membres grâce au réseau d’un brocanteur bruxellois. « Contrairement à ce que pensaient au début les esprits critiques, aucun problème particulier d’approvisionnement ne s’est présenté. Au contraire, l’offre a été pléthorique«  raconte Philippe Samyn, l’architecte du projet.
Les quinquas campés sur leurs habitudes observent ces propositions d’un air grincheux, piqués au vif, comme si ce que présente « Encore Heureux » comme une intéressante expérimentation, remettait en cause leur pratique. Les quarantenaires sceptiques voient là une goutte dans l’océan déjà bien abîmé. Peut-être ont-ils eu l’occasion d’emprunter le chemin pavé d’embuches vers lequel mènent ces choix. « Les deux principaux avantages liés au réemploi de matériaux sont le coût et la créativité« , clame un cartouche sur les murs de l’Arsenal. Les trentenaires sont enthousiastes. Peut-être ne se rendent-ils pas compte des batailles qu’ils auront à livrer pour monter des murs en tee-shirts ou intégrer des vieilles poutres à des charpentes neuves. Mais si les jeunes architectes ne se reconnaissaient pas dans ce slogan, qu’ils changent toute de suite de métier et… d’époque.
Sans tabou, via une quinzaine d’articles et d’interviews de tous les intervenants de la chaine du « réemploi » le catalogue pose la question des freins, des assurances, de la difficulté de la déconstruction, de l’absence de marché… « En France et en Europe, le réemploi n’a pas encore de définition officielle précise. Au-delà de la méconnaissance collective du sujet c’est un vide juridique important qui freine toutes les initiatives économiques«  écrit par exemple Carl Enckell, avocat en droit de l’environnement au barreau de Paris
Manquent une question, et sa réponse laissées à la discrétion du visiteur. Cette nouvelle ressource puisée dans l’usé, peut-elle servir de socle à une nouvelle architecture? Le « re-use » peut-il constituer un nouveau vocabulaire, un style, une école, cousine de l’Arte Povera ayant au pour objet…un objet, celui de bâtir des maisons, des bureaux, des usines…. Mais plus encore, une démarche défiant à la fois les lobbys de constructeurs et la réglementation conservatrice. En brandissant un argument qui fait mouche ces temps-ci, les économies.

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8

commentaires

8 Réponses pour Matière grise au secours d’une matière en crise

Polémikoeur. dit: 29 septembre 2014 à 10 h 46 min

Sujet pointu. Il ne serait donc
pas tellement iconoclaste
de voir derrière la belle tour diamantine
la saignée qu’elle laisse ailleurs
avant même le tas de décombres
qu’elle préfigure surtout depuis
que des avions…
Et s’il avait été aussi question
du bilan thermique de la production
des matériaux de construction !…
Comment corriger alors le fameux :
« Quand le bâtiment va… »
dans une logique globale intégrant
la santé de l’environnement ?
Quel nouveau Don Quichotte
se dressera contre les grues
qui tournoient sur les chantiers
comme les moulins du livre ?

des journées entières dans les arbres dit: 29 septembre 2014 à 19 h 15 min

Polé, vous n’avez pas lu l’incise ?
Pessimistes s’abstenir.
Avec votre histoire de grues à tour, on dirait que vous avez mutualisé la technique des trois petits cochons qui veulent contruire en paille un immeuble collectif … ( alors que les technocrates du CSTB, qui ont du temps à perdre, vont vous modéliser tout ça « normalement » en un tour de main, sans jamais avoir mis la main à la pâte !)
Saluer le retour de Catherine Sabbah dans ces républiques de la culture, ( un bonheur, vraiment) dont les livres sombrent dans l’in-culture.

Polémikoeur. dit: 30 septembre 2014 à 19 h 52 min

Arbo(ricole), comment diable avez-vous compris
l’avertissement de notre hôtesse ?
Est-ce pour vous une interdiction d’accès au billet
et à son commentarium ? Pas le genre de la maison,
ne croyez-vous pas ? Et pensez-vous vraiment
que le Polé de Mikoeur obtempérerait ?
De toute façon, où est la moindre once de pessimisme
dans ce qui précède ?

des journées entières dans les arbres dit: 1 octobre 2014 à 6 h 41 min

Polé, vous vouliez certainement mesurer la force du vent nécessaire pour faire tourner le moulin, et puis vous avez mis la grue en girouette.

Comment j’ai compris l’avertissement ? Comme Lavoisier !

Polé, m’enfin ! Vous avez une plage de sable immense,- un peu solidifiée quand même- à Paris, et vous ne le saviez pas.

Des isbas, abandonnées je ne sais, ont été démontées pièce par pièce pour un réemploi, destiné à « des gens heureux »

Ne pas se tromper de moulin Polé, ceux qui poussent les brouettes de normes dans nos contrées ne sont pas des vieux cons. Ils sont plutôt jeunes, informaticiens, et pas très interessants.

Polémikoeur. dit: 1 octobre 2014 à 10 h 22 min

Bon, nous avons conscience du degré de colonisation
de notre espace vital par nous-mêmes.
Nous mettons au point des outils de mesure.
Certains bûchent déjà sur des alternatives comme le réemploi de matériaux. Les antiquaires le connaissent
depuis longtemps. Une visite de château abandonné
en convainc vite. Pas seulement de château, la « récup »
commence par nos poubelles. Souvent commandée
par la nécessité, elle peut être « ludique ».
Pas de problème avec ça. Des solutions ?
Probablement limitées mais pas de raison
de s’en priver pour autant.
A condition de ne pas tomber dans le trafic,
de démolir Paul pour loger Jacques
ni finir avec des plaques de cuisine
dont le métal recyclé grossièrement
proviendrait de tubulures du nucléaire
mal décontaminées ainsi camouflées !
Ce qui, bien sûr, est inconcevable
dans une société qui n’est ni
dans l’impasse ni gouvernée
par le profit.
De la matière grise aux zones grises…

Polémikoeur. dit: 7 octobre 2014 à 15 h 18 min

Au-delà d’une incidence
éventuellement personnelle
très accessoire, il est
des interventions qui,
dans un contexte barbare
connu, sont d’une élégance
qui les disqualifie.

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