de Catherine Sabbah

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La république de l'Architecture
L’urbanisme social, un pléonasme à redécouvrir

L’urbanisme social, un pléonasme à redécouvrir

« Pour mon père, le médecin devait faire des recherches, comprendre les rapports entre la situation économique et la santé cesser d’être un sorcier pour devenir un acteur social et un scientifique… il dénonçait les médecins-magiciens, «Pour eux le médecin doit demeurer le souverain pontife, tout en haut et tout puissant, qui dispense comme un don divin des conseils familiers et des consolations, qui pratique la charité envers les nécessiteux avec la vague impression d’être un prêtre descendu du ciel…et dissimule sous des termes grecs son impuissance» disait-il ».  En lisant ces lignes de L’oubli que nous serons, le beau livre dans lequel Hèctor Abad raconte son père, assassiné en 1987, et dresse un portrait de sa chère ville de Medellin, l’idée m’est venue de remplacer médecin par urbaniste. Surprise, ça marche presqu’aussi bien, tant le travail social de ce praticien, de ce docteur de la cité disparaît parfois sous des théories fumeuses portant plus d’attentions au geste et aux objets urbains qu’aux habitants, aux «habitués» d’un territoire qui le pratiquent chaque jour.
La Colombie n’est sans doute pas l’exemple le plus flagrant de la bonne santé urbaine mais là où nécessité fait loi, il arrive qu’une administration, qu’un homme, donne un jour le signal d’un changement. Sergio Fajardo ancien maire de Medellin de 2004 à 2007 puis gouverneur de la province d’Antioquia jusqu’à la fin de l’année 2015, fut ce catalyseur au milieu des années 2000 en lançant (pas seul) sa politique «from fear to hope», «De la peur à l’espoir». L’histoire racontée aujourd’hui paraît presque trop belle et gomme sans doute une part des compromis que cet ancien prof de maths dut passer avec les forces en présence, une administration à la traîne, mais surtout, d’autres «habitués du terrain» tous plus dangereux les uns que les autres et se disputant, les armes à la main,  les quartiers: narco trafiquants, guerilleros et paramilitaires. Alors que Medellin affichait le triste record de la ville la plus violente du monde au début des années 90 avec près de 400 morts violentes pour 100.000 habitants (encore 49 aujourd’hui), elle est désormais classée par le groupe financier Citi et le Wall Street Journal  parmi les plus innovantes d’Amérique Latine voire du monde. Même sans tomber dans le piège de ces indicateurs dont les résultats peuvent être sensibles à l’efficacité des meilleurs lobbyistes, sa seule présence dans le palmarès représenterait déjà un progrès. Maria Valencia urbaniste et observatrice de longue date des évolutions urbaines constate que le pas franchi est immense. Il est aujourd’hui possible de se promener -certes escorté et pas de nuit- dans les barrios comme la Comuna 1 réputés les plus dangereux il y a encore peu.
Il est surtout possible de s’y rendre et là n’est pas la moindre des avancées. Les deux lignes de métro, et surtout le métro-cable, le télécabine qui a valu à la ville une bonne partie de ses récompenses, divise environ par 4 le temps de trajet des milliers d’habitants de cette colline désormais désenclavée. Plusieurs autres lignes sont en construction pour desservir d’autres quartiers qui forment la pauvre couronne de Medellin.

Les exilés de l’intérieur, condamnés à cultiver la coca ou à émigrer vers les villes constituent plus de 70% des habitants, installés après des «invasions», illégales mais très organisées via des réseaux mafieux. Du carton au bois, puis au ciment, ces familles finissent par construire des maisons de briques (et de broc) implantées à flancs de colline, menacées et parfois emportées par les glissements de terrains provoqués par les plus grosses pluies. L’électricité et l’eau, services publics indispensables finissent par arriver, «Mais sans rues, les gens doivent rentrer chez eux en marchant dans la boue, sans escaliers, la pente est raide, sans places, les enfants sont cloitrés, les gens ne se rencontrent pas, ici un parle d’urbanisme social parce que les travaux engagés par la ville et par les habitants eux mêmes souvent ont permis de pacifier les lieux », analyse Maria Valencia. EPM, l’EDF local va beaucoup plus loin en construisant des centres sportifs et culturels, à la frontière des quartiers autrefois ennemis, obligeant leurs habitants à fréquenter les mêmes lieux et à se réconcilier. Ils sont mis en place avec les habitants, suivant des processus de concertation efficaces. Toutes les activités y sont dispensées gratuitement par des bénévoles voisins. C’est aussi le cas des  7 «parcs bibliothèques» implantées selon le même principe, l’architecture est imposante mais soignée. A Santo Domingo, le bâtiment ressemble à trois grands rochers noirs plantés au dessus du vide et se voit de très loin, il sert aussi à apporter identité et fierté aux habitants.

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Début décembre, il fait une douce chaleur à Medellin et la Comuna 13, un autre triste théâtre de la guerrilla urbaine est presque pimpante. En passant, il est possible de n’y voir que les façades fleuries et décorées de guirlandes lumineuses, les terrasses, de sentir les bonnes odeurs de cuisine qui flottent dans l’air, d’admirer les «murales», ces grandes fresques dont le quartier est recouvert, d’entendre les enfants rire et s’apostropher dans la rue. La musique est partout, c’est l’Amérique Latine…Un grand escalier roulant rend facile l’accès au haut du quartier et une vue époustouflante sur les toits de tôle et au-delà, les pentes couvertes d’immeubles vers le centre-ville et le fleuve. La structure urbaine et les services publics empêchent d’appeler ces lieux un bidonville et les passants que sont les quelques touristes, journalistes, urbanistes ou ces japonais qui y séjournent quelques jours  pour «l’expérience» trouvent même le site charmant. Quelle chaleureuse solidarité,  quelle appropriation des lieux, quelle ingénieuse utilisation de la topographie… A condition de ne pas remarquer -et c’est facile, en ne faisant que passer- les intérieurs sombres, minuscules et mal isolés du bruit et du froid, les barreaux fermant portes et fenêtres qui parlent de l’insécurité des lieux, le monde qui vit là à toute heure témoins aussi du fort taux de chômage…  Il faut venir très tôt le matin, avant 5 heures, pour voir partir ceux qui travaillent.
40 % de l’expansion urbaine mondiale se fait dans des bidonvilles de façon « rapide et incontrôlée », selon le rapport « Global Risks 2015 » publié l’an dernier par le Forum économique mondial de Davos. Un tiers de la population citadine, soit plus d’un milliard d’humains, s’entasse déjà dans les périphéries urbaines, et la proportion devrait atteindre 40 % en 2030. Dans son livre Arrival City, le journaliste canadien Doug Saunders décrit comment ces «villes tremplins» sont une incroyable ressource pour les métropoles en développement, comme le furent les faubourgs de Londres et Paris à la fin du XIXème siècle. L’auteur y décrit des conditions de vie difficiles voire insoutenables réservées aux premiers arrivants, misérables, véritables survivants mais prêts à tous les sacrifices  pour la génération suivante. IMG_4673
Peut-on lire dans cette forme urbaine à la fois ancestrale et récente l’avenir d’un nouvel urbanisme? Elle concentre plusieurs des avantages que la ville moderne et fonctionnaliste a un temps oublié et recherche aujourd’hui en opposition notamment au modèle des Grands ensembles: mixité entre habitations, commerces et artisanats voire petites industries, densité, préservation, parfois, de certains espaces naturels sous forme de jardins et de potagers, faible impact de la voiture devenue inutile dans ces lieux resserrés aux ruelles étroites… La question est récente, sous nos latitudes, de l’intégration de ces villes «informelles» à la ville «formelle», parce que nos métropoles n’y sont pas (encore?) confrontées. Ailleurs, elle a longtemps été remplacée par plus expéditif, bulldozzerisation des constructions précaires et expulsion des occupants illégaux. Loin de régler tous les problèmes, l’obtention d’un titre de propriété accordé dans certaines favellas brésiliennes peut paradoxalement mener à une autre forme d’éviction, économique cette fois: la valorisation des terrains désormais délimités peut conduire, sur le long terme, à un processus de gentrification qui se déploie rarement au bénéfice des premiers arrivés.
Bien plus difficile  l’intégration des villes «informelles» à la ville «formelle» exige de la délicatesse sur un temps peu compatible avec les mandats politiques. Elus, urbanistes, architectes et professionnels auraient pourtant quelque inspiration à tirer de ce «modèle», via sans doute l’intermédiation d’ONG capables d’une politique sociale globale mêlant à l’amélioration de l’habitat et à la création d’espaces publics des mesures en faveur de  l’éducation, de la santé et de la culture. Mais pas en ignorant ceux qui l’habitent ou à leurs dépends.

Cette entrée a été publiée dans Bavardages, Hors les murs.

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commentaires

2 Réponses pour L’urbanisme social, un pléonasme à redécouvrir

Polémikoeur. dit: 7 janvier 2016 à 13 h 37 min

L’habitude est plutôt
d’associer urbanisme à plan ;
là, de plan, y a-t-il encore
la moindre possibilité ?
Après coup donc, sans doute
mieux que rien.
Le planning familial
serait peut-être le plus urgent
si, toutefois, maîtriser la démographie
est seulement envisageable, au-delà
de l’auto-régulation qui opère
déjà par tutoiement des limites
de viabilité.
Encombrouillement.

JC..... dit: 7 janvier 2016 à 17 h 21 min

Les urbanistes ont le défaut des démiurges : ils en font trop, ce n’est pas assez, et ils se tirent avant le désastre : j’ai des noms pour notre cher vieux pays.

Ils sont les petites mains des politiques mafieux….

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