de Catherine Sabbah

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La république de l'Architecture
Lettre à un ami architecte qui m’a hébergée quelques semaines

Lettre à un ami architecte qui m’a hébergée quelques semaines

Cher Monsieur Gaudin

J’adore les explications de textes. J’ai eu la chance de rencontrer, en classe de première, un professeur dont l’approche classique de la littérature ne se concevait qu’en décorticages des répliques de Lorenzaccio. Pourquoi cette allitération ce hiatus, cette répétition ? Nous trouvions toujours la réponse. Peut-être inventions nous nous-même le génie et l’habileté de Musset à composer la musique de la langue.

C’est à ce petit jeu que je me livre depuis quatre semaines sur votre œuvre. Je ne sais si vous nommeriez ainsi l’hôpital Rothschild, ce bâtiment dont vous êtes l’architecte et dans lequel je suis contrainte de séjourner. Mieux vaudrait dire siéger, tant mon immobilité est constante. J’ai tout loisir, depuis mon fauteuil roulant ou mon lit d’hôpital, d’observer les détails de votre pensée. Ce que les murs qui m’entourent m’en disent en tout cas.

J’avoue que mon intention n’était pas de prime abord très louable. Enervée par une immobilité difficile et jusqu’alors inconcevable, j’avais décidé d’établir une liste de doléances, persuadée que du haut de votre grande taille, vous aviez omis de considérer et de mettre en scène les difficultés d’humains soudain rétrécis, à évoluer dans l’espace. J’ai donc commencé par comptabiliser tout ce qui n’allait pas. Comment se laver les dents depuis un fauteuil roulant dont les accoudoirs à hauteur du lavabo empêchent de s’en approcher suffisamment pour recracher eau et dentifrice sans rater la vasque ? Pourquoi ne pas avoir prévu une petite tablette pour poser savon et shampoing nécessaires à la douche ? Au sol, impossible de les attraper sans se baisser ce que peu de résidents peuvent faire seuls. Je me demande aussi à quoi peut bien servir le placard situé à plus de 2,50 m de hauteur dans des chambres dont les occupants ont tous au minimum des béquilles et des difficultés à se tenir debout.

Je sors. J’essaie en tout cas. Comment ouvrir la porte de la chambre lorsque la jambe blessée pointée en avant rend subitement le bras trop court pour atteindre la poignée ? Comment la refermer  sans se luxer l’épaule? Pourquoi le bouton d’appel des ascenseurs est-il –sadiquement ?- situé à droite de la batterie. Si la cabine de gauche arrive la première, impossible de l’atteindre avant que la porte ne se referme. J’ai trouvé la parade : comme au tennis, se replacer au milieu du court après avoir frappé la balle. Donc appuyer sur le bouton et vite, faire rouler son fauteuil entre les deux ascenseurs, se tenir prête à foncer dans l’un ou dans l’autre et compter, souvent, sur un humain valide pour retenir la porte ou appuyer une nouvelle fois.

Les portes, décidément… Celle de la cafétéria exige plus d’une poussée pour s’ouvrir aux visiteurs revenant de la terrasse, elle ne bascule pas dans les deux sens, imaginez avec une voire deux béquilles et un plateau. Non, vous ne l’avez pas imaginé…. Enfin pourquoi un si petit espace extérieur, 6 tables entre lesquelles on apprend à se faufiler sans heurter personne alors que la vaste esplanade de béton qui le prolonge semble n’avoir aucune utilité.

Peut-être mon esprit se focalise-t-il sur des détails quotidiens, énervants mais futiles. J’admets qu’une fois sortie, confrontée à la rue, j’ai revu ma position. Comparé aux espaces de la ville, non aménagés, cabossés encombrés, à ses trottoirs trop hauts et trop carrés, ses marches infranchissables, ses ascenseurs inexistants… l’hôpital est un reposant parcours de santé. Reposant et élégant. Là n’est pas la moindre de ses qualité. Espace, atrium sur jardin, vastes chambres, salles à manger éclairée par des patios plantés d’herbes folles, lumière du jour partout, on peut dire que l’APHP n’a pas mégoté. Je ne suis pas peu fière de la mine étonnée de mes visiteurs, sûrs de la misère des hôpitaux français, préparés à me plaindre et étonnés, allez, un peu envieux même… de ce « luxe ». C’est un peu comme s’ils venaient chez moi et évaluaient d’un œil admiratif les volumes et la décoration de mon appartement. Pour en rajouter, j’ai tenté la démonstration du pare soleil télécommandé : censé s’immobiliser dans trois positions, ouvert, fermé ou à moitié plié pour protéger de l’éblouissement. Timide sans doute, il ne fonctionne évidemment pas en public. Une fois la chambre désertée, il daigne parfois répondre. Mais chaque nouvelle tentative prend facilement une à deux minutes, au risque de se retrouver dans le noir complet pour un bon quart d’heure si la commande décide, comme parfois, de cesser tout à fait de fonctionner .

Oublions les détails.  Il m’a semblé , Monsieur Gaudin, après avoir séjourné trois mois chez vous, que cette attention à la qualité des espaces dénote d’un respect pour ceux qui vont l’habiter. Ce sont eux qui s’y ennuient, suivent des yeux le parcours de la lumière sur le mur, observent le jardin ou le mur d’en face, font et refont le même circuit réduit et lassant qui les ramène toujours à leur chambre. J’en ai fait partie et à ce titre vous remercie. Ici les occupants passent de longs moments difficiles, certains ne repartent pas.

Malheureusement pour vous, le personnel n’est pas de mon avis. En sous-effectif flagrant, -mais est-ce votre faute ?- infirmières et aides-soignantes (les femmes sont plus nombreuses) se plaignent des distances : occupées par des soins d’un côté du service qui ne compte pourtant que 30 lits, elles ne savent rien de ce qui se passe de l’autre. « Prenez votre portable sur vous, m’a conseillé le chef de service après un évanouissement suivi d’une chute heureusement sans conséquence, s’il vous arrive quelque chose dans un couloir c’est plus sûr ! ». Pour appeler les pompiers, une fois inconsciente? Ou le service dans lequel je suis déjà hospitalisée ? « ça ne servirait à rien me répond l’infirmière consultée sur le sujet. Il faudrait que vous me téléphoniez sur mon portable personnel ! ». L’après-midi, deux personnes seulement sont responsables de ces trente chambres aux patients peu valides. Toutes sont individuelles. Tranquillité, intimité sont à mes yeux un confort sans prix. Mais collectivité dit sécurité lorsqu’un patient peut appeler une aide que son voisin est parfois bien en peine de réclamer. Et les soins, le service, le ménage sont ralentis par tant d’allées et venues.

Lorsque le temps le permet, le jardin est des plus agréables. Je ne sais qui a décidé de ne pas (ou pas encore) démolir l’ancien hôpital vidé il y a dix-huit mois, mais l’idée est bonne. Sa grande porte close sert de parvis d’accueil à des SDF côté rue. Côté jardin, cette haute barre de béton, dont l’architecture moderne fut sans doute louée et admirée en son temps dresse un rempart contre les bruits de la ville. Il n’est pas besoin d’être architecte pour comprendre l’agréable tension entre votre bâtiment, moderne, vêtu de brique rouge et les pavillons d’origine de la fondation Rothschild construits dans le même matériau. Tous mes visiteurs ont remarqué et apprécié le miroir comme la sobriété de la partie la plus récente. Les architectes qui viennent me voir en profitent pour commenter les détails, (et s’en inspirer sûrement) orientation des pare-soleil, bardage et choix du métal pour la passerelle centrale qui semble faire évoluer les blouses blanches en plein ciel, Ils sont plutôt admiratifs. J’en soupçonne même certains d’être revenus plus pour vous que pour moi.

Bien à vous

PS j’ai fini par sortir sur mes deux jambes… et je ne suis pas revenue.

 

 

 

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