de Catherine Sabbah

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La république de l'Architecture
Lafayette Anticipations, l’immeuble de Koolhaas qui coulisse

Lafayette Anticipations, l’immeuble de Koolhaas qui coulisse

Un gros bourdonnement, le bruit régulier d’une machinerie… Tadahhhhh… La petite foule regarde, médusée, le plancher entamer son ascension. Bientôt, il devient le plafond aux traits éblouissants, qui continue de monter, sans soubresaut. L’immeuble-machine imaginé par Rem Koolhaas (agence OMA) pour la fondation des Galeries Lafayette dans le Marais, Lafayette Anticipations, semble annoncer quelque chose de nouveau. Il sera ouvert au public dans un mois, mais les événements privés y ont déjà commencé. Et dans le bâtiment encore vide, le clou du spectacle est, pour l’instant, ce mouvement du sol, coulissant,  le long de crémaillères, qui modulera les volumes pour mieux montrer les oeuvres fabriquées dans un atelier de production au sous-sol.

Y a-t-il vraiment de quoi s’extasier?  Les grognons, ou les jaloux, diront que c’est la version chic du monte-charge classique des lofts new-yorkais ou de n’importe quelle usine. Que dans tous les théâtres, la scène peut s’escamoter… A l’heure où des fusées peuvent mettre des voitures électriques en orbite, juste pour voir…, où est la performance? Rem Koolhaas avait d’ailleurs déjà eu cette idée de sol mouvant dans la maison Lemoine, construite à Floirac il y a plus de 20 ans, pour permettre à son propriétaire, en fauteuil roulant, de passer d’un niveau à l’autre, via une plateforme centrale qui dessert les trois étages.

Et il y en aura forcément, des grognons, qui se souviendront de ce que disait Koolhaas… Il y a des phrases-slogans qui collent à la peau. Surtout quand elles claquent et permettent à tous de résumer une pensée complexe ou imaginée comme telle. Sa plus célèbre , « fuck the context » résonne bizarrement dans cette tourette de 20 mètres de haut, dans laquelle circulent les planchers capables d’offrir 49 configurations différentes. Depuis la rue du plâtre, elle est invisible mais on est en plein Marais. L’architecte a glissé son projet à l’arrière d’un petit immeuble construit en 1891 pour le bazar de l’hôtel de ville, (déjà), entre deux façades de pierre auxquelles il vient s’accrocher, créant une maison de verre dans ce qui n’était que du vide.  Dans ce bout  du 3ème arrondissement figé dans son histoire, imbriqué et si peu accessible, le contexte était tout sauf consentant, surveillé de près aussi par de nombreux chaperons, les Architectes des Bâtiments de France en tête. « Rem Kolhaas est allé les voir, humblement, pour leur demander de nous aider à rendre viable son idée« , se souvient Eric Costa qui l’accompagnait. Il dirige Citynove, la structure immobilière qui a monté et suivi le projet avec l’agence OMA et DATA architecture, ses correspondants français.  La performance ici résiderait presque moins dans l’exploit technique qu’administratif… d’avoir réussi à fabriquer cette mécanique dans un environnement classé, protégé par le plan de sauvegarde et de mise en valeur du quartier qui régit les interventions des architectes depuis 1964 (révisé en 2013). En sept ans, l’emprise originelle de la tour a diminué, de plus en plus respectueuse de ses voisins, sous la « contrainte heureuse » dit l’architecte.  « C’est aussi un établissement recevant du public, les plus réglementés  du point de vue de la sécurité, dont il faut prévoir toutes les issues de secours, le désenfumage. Dans des plans mouvants, imaginez le casse-tête« , poursuit Eric Costa encore tout étonné de ce succès.

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Les 49 positions des planchers coulissants. Il faut sécuriser les lieux pour les faire bouger, mais l’opération ne prend que quelques minutes.

 

Le sol se dérobe… il descend?  non, il monte…

L’objet est inspirant en tout cas. Pour les artistes réunis ce matin, qui se demandent, lors d’une conversation avec l’architecte, comment ils pourraient utiliser l’espace. Le sol instable, vacillant, qui se dérobe,  est une formidable métaphore de notre monde, surtout lorsque l’on est installé au dessus des toits, quasi en plein ciel dans une boite en verre et qu’il neige tout autour. « Fermez les yeux et imaginez que nous bougeons « , demande Dirk Meylaerts, le directeur de la production de ce nouveau lieu. La terre bouge? Elle descend? Non, elle monte…

L’imagination est puissante mais le doute un instant entretenu est levé: nous n’avons pas parcouru un millimètre. Les consignes sont ultra-strictes:  il faut débarrasser les planchers de toute présence humaine, dévisser des sécurité, relever des garde-corps, avant de lancer les moteurs. « On pourrait le faire, mais ce n’est pas permis« , dit l’architecte avec un air malicieux, un sourire un peu déçu. Comme s’il avait l’habitude de se plier aux normes…!  Même en comité restreint? « Certainement pas« , confirme Eric Costa… Enfin, on ne le saura jamais.

Boris Charmatz, le directeur du centre chorégraphique de Rennes et de Bretagne considère l’espace. Il aime par dessus tout ces  failles périphériques,  ces tous petits jours qui séparent les planchers du mur, qui tout autour de la pièce laissent passer l’air, la lumière … quelque chose. « On les remarque, c’est rare, cela change la perception du lieu« , dit-il.  L’architecte et artiste Simon Fujiwara s’inquiète,  (en riant), du faible impact de ses oeuvres, dans une tour sans mur, où le regard pourrait être attirée par la silhouette, bien plus intéressante, de quelqu’un derrière une fenêtre, dans la vraie vie de la vraie ville. Son film « New Pompidou » rappelle que Beaubourg est tout près et qu’en son temps, l’architecture de ce musée au plan libre et traversable comme un moulin a révolutionné l’accès à la culture.

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Rem Koolhaas signe là son premier projet à Paris. Lui qui a l’habitude de répondre aux concours en assénant   sa pensée via des manifestes plutôt dogmatiques et parfois volontairement hors-sujet, s’est coulé  dans la ville. Et il l’a fait plus discrètement encore que Renzo Piano, avenue des Gobelins, pour la fondation Jerôme Seydoux-Pathé. Discrètement, mais pas sans effet. Ce bâtiment invisible et transparent sera très montré, y compris vide. Sans usage mais prêt à se plier à beaucoup, il prouve, à une échelle un peu théorique compte tenu de sa taille, que l’espace bâti n’est pas figé. Une sorte d’évidence disparue de nos univers fonctionnalistes.

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commentaires

3 Réponses pour Lafayette Anticipations, l’immeuble de Koolhaas qui coulisse

l'ombelle des talus dit: 11 février 2018 à 19 h 59 min

Le sursaut de votre république fait chaud au coeur (une pensée à la mémoire de Jean-François Lemoine, si c’est de lui qu’il s’agit)

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