de Catherine Sabbah

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La république de l'Architecture
La tour Triangle, jamais construite, déjà détruite…

La tour Triangle, jamais construite, déjà détruite…

« L’architecture est le jouet des politiques », disait Jacques Herzog en préambule à la présentation de son projet Triangle lors d’une récente conférence au Pavillon de l’Arsenal. Il parlait d’or. Lundi 17 novembre, lors d’un vote au Conseil de Paris, les politiques ont bien joué avec sa tour et l’ont cassée. La maire, Anne Hidalgo avait eu beau lancer une peu subtile campagne de lobbying quelques semaines avant le scrutin, elle avait elle-même scellé le sort de ce projet, il y a huit mois, en l’échangeant, entre les deux tours, (tiens tiens…) contre le soutien des Verts aux municipales du 30 mars. Fidèles à leur promesse, ils ont voté contre, aux côtés de la droite et du centre. A 83 voix contre 78, le non -qui concernait le déclassement d’une parcelle du domaine public censée accueillir le bâtiment- l’a emporté.  Même si pour des raisons de trahison du scrutin secret, la maire a déposé un recours, elle prend le risque de tendre l’autre joue, en organisant un nouveau vote.

Qu’y avait-il dans ce non? Une réelle aversion à la hauteur? Aux tours? A celle-ci en particulier? Plutôt une opposition politicienne dissimulée sous une pile d’arguments de mauvaise foi. Beaucoup ont fait mouche alors qu’il eut été facile de les désamorcer. Comme si la ville, trop sûre d’elle ou déjà battue, avait laissé faire et laissé dire. Comme si trois pénibles phrases sur l’attractivité de Paris-Ville-Monde, répétées en boucle,  allaient suffire. Les 500 millions d’euros privés, une silhouette remarquable dessinée par des architectes Prizker, les Suisses Herzog et de Meuron, et 5000 emplois d’ailleurs très discutables, auraient du faire pencher la balance. La ville avait pourtant  les moyens de se protéger des tirs de ses adversaires. Encore eut-il fallu préparer la riposte en proposant, par exemple, un projet cohérent avec son discours.

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Reprenons… Pourquoi ne pas avoir imposé à Unibail-Rodamco, l’investisseur et le promoteur du projet une mixité fonctionnelle qui aurait aidé les Parisiens à apprivoiser le bâtiment?  En échange d’une modification du PLU, la ville aurait pu dicter ses conditions, comme elle l’a fait auprès du groupe LVMH à la Samaritaine en exigeant des logements sociaux. Comme elle impose ses souhaits dans la moindre opération immobilière.  Entre les premières esquisses de Triangle et le projet dont le permis est toujours en cours d’instruction, ont disparu l’hôtel, le centre de congrès, le centre de formation. A la place une crèche de 66 berceaux certes, une maison de santé, un espace culturel de 500 m2 rajouté au dernier moment contre les voix communistes, un ou deux restaurants en hauteur, des commerces en rez-de-chaussée, et surtout 88.000 m2 de bureaux. Techniquement compliqué, peu rentable, le mélange des fonctions était-il impossible dans ce bâtiment? Pourquoi avoir accepté un projet en contradiction avec son programme, sauf à penser que de programme, il n’y eut jamais… Du tout bureau?  La cible était trop belle. Même si confrontées à la réalité du marché immobilier, les flèches -ou plutôt les fléchettes- ne résistent pas aux faits: Paris ne regorge pas de bureaux vides comme l’ont affirmé les opposants. A quelques exceptions près, les immeubles neufs et bien placés trouvent preneur. Surtout, qui peut dire quelle sera la conjoncture en 2020, date à laquelle la tour aurait du être achevée?  Il est peu probable que les  grands sièges sociaux aient tous fermé d’ici là. Brandir les 5000 emplois pendant la construction et après, était aussi une erreur de débutant: le chantier n’aurait pas forcément mobilisé tant de monde. Quant aux 5000 postes tertiaires, il aurait bien fallu les prendre quelque part,  et vider quelques immeubles au passage.

Peut-être la ville était-elle plus attachées à la forme qu’à l’usage… Triangle aurait du faire rayonner Paris. Soit. la ville lumière en a-t-elle vraiment besoin? Et un immeuble de bureau attire-t-il les touristes? Oui, à condition qu’ils puissent monter dessus, pour profiter de la vue. Les architectes y avaient pensé en imaginant faire glisser un ascenseur panoramique sur l’un des côtés du triangle. D’après les ingénieurs d’Egis chargés de faire tenir debout ce curieux bâtiment, -et malgré les démentis de la ville sur ce point-, cet équipement est aussi passé à la trappe. L’accès aux belvédères aurait été payant. C’est de bonne guerre! L’attrait des cimes est devenu si important dans le marketing urbain que les dollars, les Livres ou les Yens exigés à l’entrée de l’Empire State Building à New York, du Shard à Londres ou de la Skytree à Tokyo n’empêchent pas les foules de faire longuement la queue à leurs pieds.

Troisième argument: 500 millions d’euros, ça ne se refuse pas… C’est la crise, mais quand même! D’abord Paris ne manque pas d’investisseurs et les montants dépensés dans l’immobilier se comptent en milliards, pour des immeubles existants ou des projets en développement. Ensuite,  la ville devait certes signer un bail à construction (avant le 31 décembre 2014). Mais il ne lui aurait permis de récupérer terrain et bâtiment qu’à son échéance… dans 80 ans. Et comme dirait Keynes, dans 80 ans ou un peu plus, « on sera tous mort ». Si la ville n’a cessé de brandir l’argument des 500 millions privés, elle abordait beaucoup moins facilement les conditions d’attributions du terrain public à Unibail-Rodamco, sans mise en concurrence, tout comme le montant du loyer annuel  compris d’après plusieurs sources entre 2 et 6 millions d’euros.

Reste l’envie de marquer le paysage et de faire des tours à Paris qui les déteste tant. Paradoxalement, cet argument porté surtout par Bertrand Delanoé au nom du dynamisme et du « beau », pour sortir Paris du XIXème siècle aussi, est peut-être le plus recevable. Et le plus courageux. Car il dénote d’une vision de la ville, bien absente aujourd’hui, qui se passe parfois de raisons. Une vision défendue non plus au nom des intérêts économiques, non plus au nom de calculs électoraux, ni même d’une certaine rationalité urbaine. Plus simplement au nom d’une confiance en l’avenir et en la modernité.

A la Cité de l’architecture s’ouvre une exposition concoctée par Peeters et Schuiten, les célèbres auteurs des cités obscures. « Revoir Paris » mélange leurs planches de BD d’une ville rêvée, conjuguée au futur antérieur, aux dessins et desseins vraiment étudiés mais jamais construits. « Revoir » dans leur esprit signifie regarder à nouveau, réinventer, réparer, revisiter, imaginer autrement. A défaut de marquer l’horizon parisien, La tour Triangle, dont le classicisme n’aurait finalement peut-être pas déparé porte de Versailles, trouvera  sûrement  sa place dans leur prochain album.

Cette entrée a été publiée dans Bavardages, Nouveaux bâtiments.

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commentaires

7 Réponses pour La tour Triangle, jamais construite, déjà détruite…

Catherine dit: 19 novembre 2014 à 18 h 10 min

Parfaitement, d’ailleurs je l’ai réintégré. Mais réinventer, c’est pas justement ce qu’ils voulaient faire… Diable ça tourne en rond cette histoire et ça ne va nulle part.

la vie dans les bois dit: 19 novembre 2014 à 22 h 04 min

Peeters et Schuiten c’est bien, il y en a d’autres aussi, qui font de l’architecture en planches:
http://www.demainlaville.com/quand-la-bd-imagine-la-ville-du-futur-22/

C’est excellent, Catherine, cet hologramme, toujours à construire !
Enfin, le tribunal administratif est saisi, pour une obscure histoire de vote à bulletins montrés à tout le monde, pas sûr qu’il se prononce sur le calcul de la pyramide à base triangulaire.
Pourvu qu’on puise un jour monter dessus 😉

Polémikoeur. dit: 27 novembre 2014 à 11 h 10 min

Le feuilleton, indéchiffrable à la base,
a l’air de continuer sous couverture…
Il s’agit quand même d’espace commun,
de changement profond et durable
d’un paysage remarquable
(si, si, le ciel de Paris !)
qui ne doit pas être
que le privilège
du pouvoir de l’argent
ou de celui, provisoire,
de l’édile, objet de passions.

burntoast4460 dit: 23 décembre 2014 à 15 h 23 min

Paris va devenir la belle au bois dormant du XIXème siècle, vivant sur son passé historique. Déjà pour la Samaritaine tout est bloqué, alors qu’on avait affaire à un des meilleurs projets des architectes japonais de Sanaa, bien intégré dans le cadre parisien. (On était loin des cochonneries posées sur l’immeuble des Trois Quartiers de la Madeleine dans les années 80.)
« Une petit Paris, avec des petits parisiens, pour des petits projets, » sera le nouveau slogan de la « Ville Lumière ».

JC..... dit: 3 janvier 2015 à 20 h 19 min

Si Charlotte est morte, je veux la voir une dernière fois ! En passant par l’architecture.

A la limite si le cadavre est récent…. je ne dis pas non à une cérémonie nécrophile de grande ampleur.

Court dit: 5 janvier 2015 à 21 h 41 min

Bien intégrée dans le cadre parisien, ce voile nippon à deux pas de la colonnade de Perrault? Il est des gifles qui se perdent.
Quant aux tours de « Notre Dame de Paris », ce colossal toblerone dénonce un mépris de la ville digne de l’époque soviètique ou pompidolienne.
Une ville comme Rome est vremarquable précisément par sa continuité architecturale. C’est cette unité de style qu’on veut sacrifier ici sur les autels de l’inculture, des gros sous, et de l’incompétence. Le désastre, présenté comme le nec plus ultra de l’architecture aérienne,qui remplace les pavillons Willewal à Chatelet ne vous a, semble-t-il, pas ouvert les yeux?

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