de Catherine Sabbah

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La république de l'Architecture
La tentation de Venise

La tentation de Venise

Lassé d’attendre, usé par le temps infini de l’administration et ses renoncements, François Pinault avait jeté l’éponge en 2005 et décidé d’aller planter ses œuvres contemporaines au Palazzo Grassi à Venise. Presque dix ans plus tard, l’Ile Seguin à Boulogne est toujours quasi vierge de toute construction.

C’est en 2005, aussi, qu’a fermé la Samaritaine. Presque dix ans plus tard, le 13 mai dernier, à la surprise de tous, le tribunal administratif de Paris a annulé le permis de construire de l’une des parties du projet de transformation de l’ancien magasin, entamée par le propriétaire des lieux, le groupe LVMH (propriétaire du groupe Les Echos) en 2007 : un hôtel, des bureaux, des surfaces commerciales logés dans des bâtiments très contemporains. 70.000 mètres carrés au total, comprenant aussi des logements sociaux et une crèche, imposés par la Ville.

Dans la ligne de mire du juge : la façade de verre sérigraphié, dessinée par les lauréats du concours d’architecture, les Japonais de l’agence Sanaa, Kazuyo Sejima et Ryue Nishizawa. Leurs perspectives dévoilent un grand mur ondulant sur 73 mètres, le long de la rue de Rivoli. Quelques semaines après la démolition de l’îlot sur l’emprise duquel aurait du renaître le projet, à quelques jours du début de la consultation des entreprises pour l’un des plus gros marchés de bâtiment d’Ile de France, le chantier est paralysé, et ce jusqu’à nouvel ordre. La Ville de Paris et la Samaritaine devraient faire appel. Dans le meilleur des cas, un second juge pourrait annuler la décision du premier et les travaux reprendre dans 4 à 6 mois. Dans le pire, un débouté signifierait deux ou trois ans de procédure auprès de la cour de cassation ou… la tentation de Venise.

La situation est d’autant plus inextricable qu’après s’être bien battus, tous les protagonistes, ville, maitre d’ouvrage, architecte des bâtiments de France, ministère de la culture semblaient avoir trouvé un terrain d’entente. Seule la commission du Vieux Paris avait émis un vœu défavorable. L’ancien maire de Paris, Bertrand Delanoé avait donc délivré le permis de construire de cette opération en 2012, après une modification du plan local d’urbanisme (PLU) permettant justement de changer la destination du bâtiment, de le surélever et de rendre le projet possible. C’est pourtant en s’appuyant sur un autre article dudit PLU, écrit et adopté par la Ville en 2006, que le juge a affuté ses arguments.

Que dit ce texte? Que les constructions nouvelles doivent s’intégrer au tissu urbain existant. Mais aussi, que le respect de la pierre calcaire et le plâtre dominant à Paris ne doit pas interdire l’usage de matériaux et teintes nouvelles. Bref, ni rupture, ni pastiche. Comment le juge l’interprète-t-il ? Si la notice architecturale indique que la façade du nouveau projet relève d’une architecture « sensible, immatérielle et fluide », les documents graphiques du dossier ne confirment pas « totalement » cette impression. « Qu’il ne ressort pas non plus des pièces du dossier que les ondulations de la façade reproduisent le rythme des bâtiments de la rue de Rivoli comme le soutiennent les auteurs du projet ». Bref le choix de cette fameuse façade –comparée à un rideau de douche par des opposants moqueurs- « compromet l’insertion de la construction nouvelle dans une artère représentative de l’urbanisme du XIXème siècle ».

Beaubourg, la pyramide du Louvre, la tour Eiffel et tant d’autres accusés de polluer l’environnement au moment de leur édification ne pourraient donc plus voir le jour ? Ces monuments sont pourtant devenus, le temps aidant, les emblèmes même de Paris, admirés, enviés, visités. Une différence tout de même avec le projet de nouvelle Samaritaine: ces bâtiments sont tous publics. Faut-il comprendre alors, que sous prétexte de dénoncer une architecture dissonante et de préserver un patrimoine dont tous les experts ne s’accordent d’ailleurs pas sur la qualité, les deux associations requérantes, SOS Paris et la Société pour la Protection des Paysages et de l’Esthétique de la France combattent aussi -et peut-être surtout- un projet privé ? Alors que leurs arguments portaient sur l’insertion urbaine, Alexandre Gady, le président de la SPPEF, pose dans une lettre adressée au journal Le Monde des questions dévoilant, au fond, d’autres motivations. Il y dénonce « une architecture destinée à marquer le paysage pour faire événement et enseigne à la fois, » et interroge : « Peut-on détruire un îlot presque entier, au cœur de Paris, pour construire un bâtiment commercial privé, comme aux pires moments du pompidolisme immobilier ? ».

Rarement un tel concert aura résonné autour d’une décision administrative portant sur un bâtiment. Et rarement, officiellement en tout cas, dans une telle harmonie. Les commerçants du 1er arrondissement regrettent cette annulation dans  un désert commercial qui dure. Les entreprises de BTP voient leur échapper, et pour longtemps peut-être, un marché de 470 millions d’euros. Plus de 1000 emplois (sur le chantier dans un premier temps) seraient menacés. Le célèbre architecte Christian de Portzamparc a pris la plume, osant la menace de la décadence. L’académie d’architecture d’ordinaire si discrète s’est fendue d’une « alerte » sous la forme d’une pétition pour défendre la création contemporaine. Certes, le cas est presqu’exemplaire, qui regroupe un site parisien, chargé d’histoire, y compris sociale, un maitre d’ouvrage puissant, des architectes mondialement connus, prix Pritzker en 2010, peu susceptibles « d’arrogance immobilière » tant leurs projets sont généralement sobres et effacés. La bronca déclenchée par ce jugement taxé de « subjectif » va sans doute plus loin qu’une solidarité avec le projet de la Samaritaine. Elle révèle plutôt, du côté des acteurs économiques, une exaspération qui tourne à la frustration. Celle des décisions trop lentes, de la difficulté de mener à bien des projets de toute taille, des dégâts causés par les recours de bonne ou de mauvaise foi et de l’obligation permanente de se confronter aux rouages complexes des différentes administrations, souvent indifférentes aux enjeux économiques.

 

 

 

 

 

 

 

Cette entrée a été publiée dans Bavardages, Nouveaux bâtiments.

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commentaires

9 Réponses pour La tentation de Venise

Polémikoeur. dit: 29 mai 2014 à 19 h 16 min

Aïe, vaste sujet ! Faut-il pour autant introduire une jurisprudence Samaritaine qui, ailleurs, ouvrirait l’espace public à la voracité des pelleteuses ? Comment retrouver la garantie satisfaisante que les autorisations sont accordées pour des bâtiments universitaires qui respectent les normes d’accueil du public, des centrales dont le béton est bien mélangé, des gares qui laissent passer les trains régionaux ? (Oui, il y a un raccourci approximatif !) La question est posée, des règles du jeu, de leur changement. Un choc de simplification est même dans l’air. S’il était seulement possible d’éviter les mouvements de balancier, l’addition d’erreurs et leurs corrections et coûts empilés…

pado dit: 30 mai 2014 à 22 h 14 min

souvent indifférentes aux enjeux économiques

Dans ce cas il n’y a pas que l’économie, l’esthétique devrait aussi avoir son mot à dire, ce passage de la rue de Rivoli est sûrement ce qui se fait de plus laid sur l’ensemble des grandes artères parisiennes, la SPPEF a du oublier depuis longtemps la signification du E de son sigle.

Polémikoeur. dit: 31 mai 2014 à 7 h 54 min

Si l’on doit parler d’esthétique, tous les goûts… Si l’on doit parler d’économie, tout s’achète, ou presque. Et si l’on devait parler des grands magasins à Paris, ce serait au passé, sauf erreur (le BHV, peut-être), piqués qu’ils ont été par le virus pandémique du centre commercial. Nostalgie ? Un peu, ne trouvait-on pas de tout, dans ces grands bazars, avant que leur vitrines de Noël ne ressemblent à des encarts publicitaires ? Quant au passage « dans la tradition » parisienne, où seront, dans celui-ci, les petites boutiques de l’insolite, uniques et fragiles jusque dans leur poussière ?

flabbergasted dit: 2 juin 2014 à 11 h 44 min

C’est la France d’aujourd’hui : immobilisme, blocage et leçons de morale à tous les étages.

Jenny Duncan dit: 2 juin 2014 à 13 h 18 min

Pour LVMH, employeur du maire du 4ème et ancien adjoint du Maire de Paris, il faudrait déroger au PLU. Et pour qui d’autre demain?
Et quant aux emplois n’oublions pas que LVMH a détruit plus de 2000 emplois en fermant la Samar.

pado dit: 2 juin 2014 à 22 h 49 min

Jenny Duncan dit: 2 juin 2014 à 13 h 18 min

Si la mauvaise foi entre en jeu la discussion s’arrête.

2000 ?
Sans reclassement ?

Polémikoeur. dit: 3 juin 2014 à 12 h 21 min

Quelle discussion ? Une querelle des anciens et des modernes ? Un débat sur l’influence de l’argent, sur l’indépendance des pouvoirs ? Une réflexion approfondie sur le cadre législatif, sa pertinence et la manière de le faire évoluer ?
Est-ce qu’il faut, par exemple, de plus en plus faire du cas d’espèce ? Doit-on aller du général au particulier ou du particulier au général ? Qu’est-ce qui peut justifier une exception ?

pado dit: 4 juin 2014 à 22 h 43 min

Ma remarque portait sur la justesse du nombre émis par Jenny Duncan.
L’exagération et le n’importe quoi ne font jamais rien avancer.

Querelle des anciens et des modernes ?
Si être ancien consiste à maintenir Paris dans son paquet cadeau actuel (horreurs comprises) alors oui il y a querelle et je me sens dans ce cas furieusement moderne (ce qui à l’évidence n’est pas une réalité)

Influence de l’argent sur l’indépendance des pouvoirs ?
Puis-je rire ?
D’autre part l’influence de l’argent sur l’indépendance de toutes ces « associations de sauvegarde » me semble aussi un très bon sujet de réflexion, les nobles causes des recours ne sont pas toujours sans relents assez nauséabonds.

Lu dans Le Monde ce « merveilleux » propos de M. Gady président de la SPPEF :
« L’idée la plus partagée est de ne toucher à rien de l’architecture du passé »

A mon avis il a peu d’amis dans le 13ème et heureusement qu’il n’était pas président en 1614 (au hasard)

Polémikoeur. dit: 5 juin 2014 à 6 h 52 min

Bon, bon, mais est-ce que, quand un promoteur entreprend un pareil projet, il en connaît le cadre juridique et s’en arrange, y compris les recours passés au crible judiciaire, garant de leur légalité ? Est-ce que ce cadre, supposé être applicable à tous, est fonctionnel, pertinent ? Est-ce alors son fonctionnement, voire le magistrat, qui serait en cause ? Sinon, comment faire évoluer équitablement la règle du jeu sans lancer des formules politiciennes telles que « choc de simplification » ?

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