de Catherine Sabbah

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La république de l'Architecture
La « Philha » n’a pas dit son dernier couac…

La « Philha » n’a pas dit son dernier couac…

Fallait-il l’ouvrir ou pas? Depuis des mois, et pour d’obscures raisons, la date du 14 janvier était fixée pour l’inauguration de la Philharmonie de Paris. Après huit années de labeur, étayées de courriers recommandés, de crises de nerfs, de rapports hystériques entre Jean Nouvel et son maître d’ouvrage, Patrice Januel, de tonnes d’articles de deux rapports du Sénat… Le grand jour est arrivé. Trop tôt sans doute. L’architecte parle de son bâtiment comme d’un enfant  prématuré dont le temps et des soins effaceront les stigmates… Peut-être.nouvel_final

La façade n’est pas terminée, ni de nombreux espaces intérieurs. Une heure avant le premier concert public, la répétition générale du 13 janvier, la commission de sécurité délibérait encore. Dans un courrier interne, Jean Nouvel évoque le risque de chute des plafonds mobiles dans la grande salle, celle des oiseaux d’aluminium mal fixés sur la façade, et finalement des spectateurs puisque certains garde-corps s’affaisseraient sous la main. Les morceaux de scotch orange au plafond qui signalent des réserves ne sont pas du meilleur effet, ni les barrières de plastique jaune qui barrent à moitié le passage, ni les traces de plâtre un peu partout, les câbles visibles, les draps tendus comme un décor devant l’inmontrable… Gageons que la moquette (définitive vraiment, cette moquette-là? ) a été nettoyée pour l’occasion et que les toilettes du 5ème étages ne sont plus condamnées.

Si petit, si mesquin… de s’attacher à pareils détails au lieu de s’intéresser au grand-oeuvre, à cet «acte d’amour pour la musique» que décrit son auteur. Mais encore faut-il pouvoir y arriver à cette salle magnifique à l’acoustique incomparable. Et en piétinant, sur le parvis, les mêmes oiseaux qui volent en façade, qu’on dirait tombés à terre et morts, on se demande pourquoi ce chantier a déchainé tant de passions. Jean Nouvel n’est pour rien dans la date choisie pour l’ouverture. Cela le dédouane-t-il de tout le reste?

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Pour le premier soir, il avait décidé de bouder. Au concert de louanges, hypocrites ou pas, il a préféré un boeuf au restau avec tous ceux qui ont participé au projet. Non sans avoir pris soin de rendre public son mécontentement, au cas où son absence ne susciterait qu’indifférence. Dans une tribune au journal Le Monde (comme après le concours du Grand Stade, comme après la démolition des usines Renault à Boulogne), il brocarde, canarde et n’épargne personne. Contre «l’architecte bouc émissaire», lui même, donc, Jean Nouvel, dont il parle d’ailleurs à la troisième personne, (de majesté? ), se seraient ligués l’Etat, sous Sarkozy puis sous Hollande en la personne d’Aurélie Philippeti porteuse de la culture «Sam’suffit» ; la ville de Paris dont la pauvre argumentation se résume à « continuons car il est trop tard pour arrêter », l’association de la Philharmonie (comprendre Patrice Januel)… Et la presse, n’oublions pas la presse. Difficile aujourd’hui d’associer par écrit le nom de Jean Nouvel à celui de cet équipement sans risquer un rapide retour de scud. Sauf lorsqu’il choisit lui-même à quelles colonnes il dicte ses mots. Dans Le Monde daté du 16 janvier, il pousse l’outrecuidance et l’opportunisme jusqu’à qualifier  son bâtiment de « Charlie »: généreux et impertinent sans doute mais muselé par une fatwa énoncée par des incultes, intégristes de l’économie.  Incompris, bafoué, ignoré, l’architecte ne cesse depuis des années de dénoncer le déshabillage de son bâtiment et la trahison de son architecture. Allons-y dans la nuance,  il évoque maintenant la contrefaçon et le sabotage…

Reprenons la saga. En 2007 Jean Nouvel est déclaré lauréat du concours de la salle Philharmonique de Paris, un ouvrage depuis longtemps dans les esprits, celui surtout du compositeur Pierre Boulez, assez influent et tenace pour parvenir à ses fins. Qui a voté pour ce projet ? Seuls les jurés le savent, plusieurs ayant eu soin, par la suite, de laisser filtrer diverses vérités. De quoi a-t-on parlé alors? D’architecture sans doute. En  a-t-on reparlé depuis ? Peu. Le coût de ce bâtiment public, a fait  couler plus d’encre que son intérêt pour la musique, le public ou la Ville. Mal née, la Philharmonie ne pouvait bien grandir.

Même si certains s’en défendent aujourd’hui, tous les protagonistes reconnaissent que l’enveloppe envisagée pour financer ce complexe de 70.000 mètres carrés, comprenant une salle exceptionnelle de 2400 place était largement sous-évaluée. De la part du maître d’ouvrage soucieux de faire passer le projet auprès de ses tutelles, la Ville de Paris et l’Etat, comme de la part de l’architecte qui répond « en-dessous » pour gagner le concours. Ce type de marché de dupes est classique en France. Dépassements de 30, 40% et plus et allongements de délais des  grands chantiers culturels font régulièrement les choux gras de la cour des comptes. En période faste, ces « folies » passent parfois inaperçues. Lorsque l’argent public vient à manquer, et que la politique s’en mêle, elles focalisent toutes les critiques. Un rapport du Sénat daté de 2012 pointe toutes les incohérences et critiques les conditions juridiques « douteuses » dans lesquelles les marchés ont été passés.

La Philharmonie aura couté 381 millions d’euros, financés par la Région qui  en a versé 20, la ville, 148 et l’Etat 203. Les vaut-elle ? Plusieurs autres salles européennes ont été construites pour plus cher. Etait-ce prévisible ? La surenchère formelle et la sophistication de la salle voulues par l’architecte ont un prix. Et bâtir cet équipement pour 1685 euros du mètre carré comme envisagé au départ ( à peine le prix d’un immeuble de logement), était au mieux une grossière erreur d’appréciation, au pire une escroquerie intellectuelle, partagée entre maîtrise d’ouvrage et maîtrise d’œuvre, que les économistes de la construction aurait pu (du?) relever. La supercherie éclate avec l’appel d’offres de 2009 : deux entreprises répondent, Bouygues pour 306 millions d’euros, Vinci pour 326, largement au-dessus du budget de 118 millions estimé par le maître d’ouvrage. Les détails de la suite sont moins clairs. Le marché est « négocié »,  une procédure classique en cas d’appel d’offres infructueux  qui réclame des concessions de part et d’autre. En échange de quoi le groupement mené par Bouygues a-t-il accepté de baisser sa première offre de près de 100 millions ?  « de la suppression de prestations architecturales, évidemment », répondent plusieurs sources. Le marché est finalement signé en janvier 2011, alors que le projet est menacé et à l’arrêt depuis presqu’un an, au prix de 220 millions d’euros hors taxes ; 236 ou 252 selon les sources  après l’ajout de prestations « en options » différées dans le temps. «A ce moment là, la négociation a surtout eu lieu entre la maîtrise d’ouvrage et l’entreprise, d’où les rapports difficiles, et c’est peu dire, entretenus par la suite avec Jean Nouvel», précise l’un des nombreux courageux informateurs qui bizarrement dans ce dossier préfèrent rester anonymes.  S’ajoutent à ce prix l’actualisation des coûts, l’assurance du bâtiment, les honoraires de la maitrise d’oeuvre, le budget de fonctionnement de l’équipe de maîtrise d’ouvrage, des équipements, l’orgue…

Ces chiffres sont-ils les bons?  Ce sont en tout cas ceux qui circulent, chacun les reprenant à son compte comme une vérité qui finira par faire référence. Patrice Januel est sans doute le seul à les détenir tous et a verrouillé la communication depuis des semaines. Que l’actualisation des coûts à 60 millions d’euros soit sans doute largement surestimée, comme l’a démontré la revue D’architectures, que les prestations supprimées ne soient jamais détaillées nulle part, que les honoraires de la maîtrise d’ouvrage paraissent énormes, ceux des architectes et des bureaux d’études insuffisants, que l’architecte Brigitte Metra ait été « remerciée » en cours de route… Seule la cour des comptes se souciera encore dans quelques mois de la manière dont a été dépensé cet argent public.

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La Philharmonie est désormais ouverte. Et même si le rodage risque de durer plusieurs mois, si les bars et les restaurants n’ouvriront pas avant mars, le bâtiment a pris forme. Au coeur du réacteur, la grande salle de 2400 places (3650 dans sa jauge maximum) s’est déjà taillé une réputation à coups de superlatifs.  Elle ne déçoit pas les spectateurs accrochés dans l’espace, à bord de  balcons vertigineux qui semblent flotter dans le grand volume de 30.500 mètres cubes, accessibles par des passerelles les reliant à une boite plus vaste. Entre les deux, le vide sculpte des vues impressionnantes. Bercé, ou bousculé par la musique qui semble rebondir sur les parois toutes courbes, l’esprit, comme l’oeil,  est libre de se détacher de la scène, elle même encerclée de gradins. Il y a tant à regarder. L’espace est enveloppant et doux, à la fois chaleureux et d’une modernité qui rendrait presque rustique le magnifique auditorium de Radio France inauguré il y a quelques semaines. Nouvel est sorti du Noir dont il s’habille et pare souvent ses bâtiments. Ici il a mis du jaune d’or, du blanc, du brun et pas une droite sinon les tuyaux de l’orgue, émergeant d’un nuage. Aux détails de finition près, les lieux sont si accueillants que le choc est rude en en sortant. Difficile de lire les espaces intérieurs encore fermés ou à moitié en chantier. Mais le plafond du foyer et des déambulatoires tout hérissé à l’envers de petites lames métalliques sombres est plutôt menaçant.  Le cocon de la salle tranche aussi avec la violence du paysage extérieur que crée le bâtiment. Une colline sur laquelle on pourra marcher?  Plutôt un rocher coupant et abrupt, agressif et peu compréhensible dont une petite partie du toit sera ouverte au public. Les comptes ayant déjà fait l’objet de centaines d’articles, c’est sur l’architecture que les Parisiens vont désormais pouvoir s’exprimer. Pas sûr que l’architecte s’en sorte indemne sur ce plan-là, non plus.

 

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commentaires

3 Réponses pour La « Philha » n’a pas dit son dernier couac…

TKT dit: 16 janvier 2015 à 1 h 12 min

Réalisation plus « finie » que la Hamburger Philharmonie ou le nouvel aéroport de Berlin.
Les volumes intérieurs sont magnifiques vus sur les photos.

JFD dit: 16 janvier 2015 à 9 h 50 min

Le contraste entre le bâtiment – sombre et menaçant – et la salle, fluide et enveloppante, est particulièrement saisissant…

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