de Catherine Sabbah

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La république de l'Architecture

La maison de verre à Paris, sous les pavés, la façade..

Pêché d’orgueil, œuvre d’art ou fonctionnalisme extrême? Peu d’écrits expliquent
le choix majeur des façades en pavés de verre, mais le mouvement moderne a fait sien la maison de verre de Pierre Chareau, à Paris, objet unique pourtant inclassable.

 

Lorsqu’en 1927, Pierre Chareau dessine la maison commandée par son ami le docteur Dalsace pour y installer son cabinet et ses appar- tements, il envisage de l’encastrer au sein du bâti de la rue Saint- Guillaume dans le 7e arrondisse- ment de Paris, à la place d’un petit immeuble XVIIIe. Quel aurait été le destin de la maison de verre sans la réticence à déménager de la pro- priétaire du troisième étage ? Elle obligea l’architecte et ses acolytes, le jeune Hollandais Bernard Bijvoet et le maître artisan Louis Dalbet, à ré- viser leurs plans pour glisser leur projet au-dessous de ses apparte- ments. Pièce par pièce, toute la ma- çonnerie traditionnelle fut retirée et remplacée par une structure métal- lique, ce qui explique sans doute la durée de ce petit chantier qui occupa ouvriers et architecte quatre années entières.

Le cadre métallique permettait la libre disposition de l’espace intérieur débarrassé des structures porteuses, dans la ligne directe du style inter- national. En ce sens, la maison de verre est presque un classique du genre. En même temps, paradoxa- lement, elle révèle quelques prin- cipes révolutionnaires qui empê- chent de la rattacher à un style précis, à commencer, côté rue, par ses façades entièrement vitrées de dalles de verre de 20 cm de côté sur 4 cm d’épaisseur. Sur le jardin, la composition plus classique tolère quelques panneaux métalliques.

Transparences

La presse des années 30 et les cri- tiques s’interrogèrent sur le choix de cette transparence. Il semble qu’il ait été fait en cours de route : des plans que Chareau soumit en 1927 pour appuyer sa demande de permis de construire montrent que sa concep- tion était à l’origine plus tradition- nelle: structure en béton armé et re-

vêtement de façade métallique. L’ar- chitecte en tout cas utilise les dalles de verre comme un matériau clas- sique dans lequel il perce des fe- nêtres transparentes et non plus translucides. Le long du couloir qui mène au cabinet du médecin, par exemple, la rangée d’ouvrants à hau- teur d’yeux pourrait fort bien venir alléger un mur de béton. La ques- tion de la transparence pose égale- ment celle de la ventilation inté- rieure. Pour rafraîchir la «serre» en été et la réchauffer en hiver, un sys- tème de traitement et de filtrage de l’air irrigue toute la maison par des canalisations installées sous les planchers.

Déshabillée de l’extérieur, la maison semble encore plus nue à l’intérieur où aucun élément de structure n’est dissimulé. Les matériaux bruts sont parfois peints mais l’acier, l’ardoise et le bois utilisés n’ont jamais de

fonction décorative. Pierre Chareau dessina jusqu’au moindre cintre, accumulant les astuces et les ingé- niosités qui font de chaque pièce un espace fluide et adaptable. Les meubles sont souvent encastrés et mobiles pour servir au mieux à plu- sieurs usages: dans l’une des salles de bains, la porte des placards de- vient, une fois ouverte, un paravent et préserve l’intimité de l’espace; une autre dispose d’un ensemble bai- gnoire-bibliothèque où les livres sont rangés sur des étagères de verre armé posées sur des glissières. Dans le couloir qui relie la cuisine à la salle à manger, un rail au plafond permet de transporter les plats ; dans les chambres, les cloisons creuses s’ou- vrent de part et d’autre et remplacent les penderies… Les perspectives et les transparences sont évidemment soigneusement étudiées pour théâ- traliser l’ensemble dont le décor

mouvant rappelle celui d’une scène. Même la machinerie est là, visible dans les mécanismes d’ouverture des fenêtres, les rails au sol ou au plafond sur lesquels des parois mé- talliques glissent pour ouvrir ou ob- turer les vues.

Mise en scène

Eclairée par des projecteurs exté- rieurs, la maison de verre s’allume la nuit comme une lanterne chi- noise à l’intérieur de laquelle se de- vine un jeu d’ombres. Parce que cette mise en scène existe et qu’il se- rait illusoire de voir en cet objet un modèle de maison reproductible et industrialisable, Pierre Chareau a peut-être davantage créé un meuble inventif et très astucieux à l’échelle d’une maison qu’un espace à habi- ter. C’est la question que posait Ken- neth Frampton dans un article pu- blié plus de trente ans après sa construction. Malgré le souhait de Chareau de faire de «l’architecture un art social», son œuvre est restée élitiste et plus proche du travail d’or- fèvre que de celui de l’industriel. Personne ne peut cependant nier que la maison de verre, aujourd’hui élevée au rang d’icône, donna quelques idées à ses contemporains dont Le Corbusier et surtout Jean Prouvé qui continua de mettre en œuvre des techniques innovantes d’utilisation du verre, de l’acier et de chauffage au sol.

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