de Catherine Sabbah

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La république de l'Architecture
Alejandro Aravena: « Les revenus augmentent, les inégalités aussi et la ville est le creuset de ces différences »

Alejandro Aravena: « Les revenus augmentent, les inégalités aussi et la ville est le creuset de ces différences »

A quoi sert la Biennale d’architecture de Venise, dont vous êtes cette année le Commissaire ?

Une exposition d’architecture peut renseigner sur l’état de l’art et ne s’adresser qu’aux architectes. J’aimerais que celle-ci montre des systèmes, des dispositifs, des lieux qui améliorent la qualité de vie des gens. Cette année elle accueillera 64 pays, nous avons demandé aux équipes retenues pour l’exposition générale qui se tient dans la Corderie de l’Arsenal (hors pavillons nationaux) de présenter des projets construits : seul ce qui est réalisé compte, car sur le papier tout est possible. L’affiche de la biennale montre une femme juchée sur un escabeau, planté dans un désert. Elle regarde loin, apparemment du vide mais, en réalité, un océan de microsystèmes et de possibles. Nous vivons sur un territoire ravagé composé d’immenses zones habitées dont l’humanité ne peut pas toujours être fière. Un nombre infini d’occasions manquées et de batailles à mener. L’architecture n’est pas là où elle pourrait être. Chaque visiteur d’une telle exposition, qu’il soit architecte, habitant ou citoyen, peut repartir chez lui avec cela en tête, ainsi que des petits bouts de solutions, à expérimenter…

Vous avez choisi « Nouvelles du front » comme titre de cette biennale, ce qui signifie que vous menez une guerre ?

Je préfère éviter le mot de « guerre ». Personne ne gagne jamais et il subsiste longtemps après un sentiment partagé de défaite. Sur les lignes de front de l’urbanisme prévaut au contraire une grande vitalité. Il faut construire et non pas détruire. Nous n’avons pas d’ennemi mais de nombreuses batailles à mener. L’urbanisation du monde est inéluctable : il se construit l’équivalent d’une ville de 7 millions d’habitants par semaine. Un milliard d’urbains vivent sous le seuil de pauvreté, et les organisations internationales en prévoient un milliard de plus. Les revenus augmentent, les inégalités aussi et la ville est le creuset de ces différences. Elles sont réelles, mais la violence urbaine vient aussi d’un ressenti social : « Pourquoi eux ont-ils cela et pas moi ? » Les infrastructures, le logement social, l’espace public et la mobilisation des habitants sont de bons canaux de redistribution des ressources. La qualité d’une ville se mesure à ce qu’on peut y faire gratuitement.

Vous êtes surtout connu pour les projets de logements sociaux développés dans des quartiers pauvres. L’architecture est-elle un engagement ?

Je cherche un équilibre entre rigueur et espoir. Se battre pour un meilleur cadre de vie n’est ni un mantra ni une croisade romantique, ce n’est rien de plus – mais rien de moins – que la construction réfléchie des espaces où les gens vivent. Au Chili, nous n’avons généralement pas assez d’argent, pas assez de temps pour répondre aux problèmes avec des outils pas vraiment adaptés. Cela oblige à être pragmatique et ce contexte particulier agit comme un filtre contre l’arbitraire : la pénurie oblige à laisser de côté tout ce qui n’est pas indispensable alors que l’abondance vous pousserait parfois à faire les choses justes parce qu’elles sont possibles. En 2003, à Iquique, au nord de Santiago, le gouvernement avait lancé un programme de logements sociaux allouant un budget très faible de 7.500 dollars, par famille, pour acheter un terrain et construire sa maison. Plutôt que de demander plus, faire moins ou construire sur des parcelles moins chères mais éloignées du centre-ville, nous avons trouvé une réponse à cette forte contrainte. Impossible de construire une « bonne maison » à ce prix-là, nous avons donc construit des « demi-bonnes maisons ». En faisant notre métier c’est-à-dire en apportant ce que les habitants ne peuvent pas facilement faire seuls : une structure solide, un toit, les pièces d’eau et les réseaux. Le reste, y compris l’autre moitié de la maison, chacun peut l’arranger à son goût, à son rythme et, surtout, selon ses moyens. Le système a été reproduit dans de nombreuses villes du Chili et au Mexique. Quels que soient leurs revenus, les gens n’ont pas besoin de charité, mais de qualité. L’architecture est alors une plus-value et non une dépense supplémentaire. Certaines de ces maisons se sont revendues dix fois leur prix de construction. Tant mieux.

Les architectes peuvent-ils changer le monde ?

Ils peuvent essayer. En posant les bonnes questions avant de penser à apporter leurs réponses. Aujourd’hui, avec assez d’argent, on peut quasiment tout construire. Mais pour quoi faire ? Si vous pensez à l’architecture comme à un art, vous pourrez édifier de très beaux bâtiments, mais ils risquent d’être vides de sens. Notre plus grand défi consiste à répondre à des questions qui n’ont rien à voir avec l’architecture : la pauvreté, la ségrégation, la violence, l’insécurité, l’éducation, les inégalités… Parfois nos projets y sont liés de manière intrinsèque car les architectes conçoivent les lieux où l’on habite, où l’on apprend, où l’on travaille, où l’on soigne. Parfois non. L’architecture dite « iconique » peut avoir une raison d’être, parce qu’elle donne forme à des forces réelles mais peu tangibles, elle fait exister des lieux et des gens en leur apportant une identité. Elle capture et traduit des désirs, des rêves, des aspirations. N’oublions pas que la représentation peut être un outil extrêmement puissant de mobilisation. Ce n’est certainement pas en nivelant nos villes par le bas que nous les améliorerons. Mais ça ne marche pas à tous les coups. Les projets délirants ou théâtraux ne sont pas forcément les bons et ne vont pas souvent dans le sens de l’intérêt général. Les solutions aux grandes questions de société n’ont pas besoin d’être spectaculaires.

Contrairement à beaucoup d’architectes, vous abordez volontiers les questions d’argent. L’architecte doit-il être garant de l’économie du projet ?

Lorsque je suis arrivé à Harvard en 2000 pour enseigner à la Graduate School of Design, je ne connaissais rien à l’économie, je ne savais même pas ce que signifiait le terme « filiale ». J’ai vite appris. Comment avoir la moindre influence sur un projet si l’on ne parle pas le même langage que son client ? C’est pourtant souvent le cas. L’architecte est alors au mieux vu comme un faire-valoir, au pis comme une dépense inutile. Il doit maîtriser les coûts aussi bien que la technique et que les financiers qu’il a parfois en face de lui. S’il abandonne ce domaine, la qualité du projet en pâtira et lui aussi car personne n’est prêt, a priori, à payer pour la qualité.

Comment conciliez-vous votre travail avec les plus déshérités et votre association avec un groupe aussi puissant que la compagnie pétrolière du Chili ou une institution comme l’Université catholique ?

En 2005, nous avons créé notre agence baptisée « Elemental ». Depuis 2006, Copec détient 40 % de notre capital, l’Université pontificale catholique du Chili, 30 %, les parts restantes sont partagées entre 5 associés. Nous n’avons jamais eu l’impression de perdre notre liberté professionnelle, ni notre indépendance intellectuelle. Nous choisissons nos projets, et pendant très longtemps, nous n’avons pas été connus ni publiés. Nos « demi-bonnes maisons » n’étaient pas assez spectaculaires, mais elles avaient le mérite d’exister et de loger des gens. C’est à cela que sert ce partenariat, à construire non pas une, mais 100 ou 200 maisons, comme le réclame le marché. Les projets ont besoin du privé, du public, des gens et de partenariats. Nous sommes 25 personnes à l’agence, ce qui est assez et nous permet de nous concentrer sur les projets plutôt que sur le management de l’entreprise. Nous partageons notre travail entre un tiers de logements sociaux, un tiers de travaux d’urbanisme, un tiers de bâtiments privés.

Vous parlez plus d’usage que de forme, pourtant les bâtiments non sociaux que vous construisez sont puissants et pas seulement le résultat de contraintes. Comment définissez-vous votre architecture ?

Il y a deux sortes de choses dans la vie, celles dont on peut parler simplement et les autres… à propos desquelles il vaut mieux se taire. Nous transformons des idées, des contraintes en une forme et nous ne le faisons pas par hasard. Je parle rarement de la forme parce qu’il m’est difficile de définir la part artistique de ce métier… La forme est essentielle car elle façonne ce qui se passe dans l’espace. Elle est aussi un moyen de convaincre. Mais c’est risqué, car le choix devient binaire… En face d’un dessin, il est plus facile pour un client, public ou privé, de dire oui ou non, que de trouver des solutions à la question initiale, sociale, spatiale, environnementale, politique… La forme peut aussi découler de choix techniques, par exemple éviter les façades en verre là où le soleil chauffe beaucoup et protéger les espaces par des murs tout en éclairant le coeur des bâtiments.

Cette entrée a été publiée dans Biennales, L'édifiant architecte.

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commentaires

6 Réponses pour Alejandro Aravena: « Les revenus augmentent, les inégalités aussi et la ville est le creuset de ces différences »

Polémikoeur. dit: 4 juin 2016 à 10 h 56 min

Planter de nouvelles (!) tours en bord de Seine ?
Sarcartistiquement.
Les urbanistes sont-ils détenteurs d’un savoir
comment organiser la ville ou des aménageurs
obéissant à l’industrie du bâtiment ?
Et, pour coller au sujet, le « creuset des différences »
est-il un moule pour les y couler
ou une coupe où les dissoudre ?

la vie dans les bois dit: 4 juin 2016 à 11 h 40 min

Polé, le fait est que je pensais vous lire ici, avant moi.
Construire sur pilotis à Paris serait une trop exotique.
Mais plutôt qu ‘un état d’urgence permanent, effectivement rentable pour quelques entreprises de manifestations temporaires, vous savez, comme celles de l’évènementiel, peut-être que le durable nécessite un plan. Pas un plan d’architecte, mais une vision plus large. Et que les urbanistes ne soient pas à la solde d’intérêts budgétaires réduits au niveau d’une commune, ou d’une agglo.
C’est ce qui s’appelle bien gouverner, disons bien mener sa barque, non ?

Polémikoeur. dit: 4 juin 2016 à 12 h 28 min

Qui sait si quelque dalle, ici ou là,
n’en cache pas déjà, une plantation,
de pilotis ?
Maintenant, s’il s’agit de recruter l’équipage
de l’arche commune, il devrait être possible
de s’accorder sur les qualités nécessaires
à un pilote avant d’en désigner un.
Moins évident est le choix du commandant
qui affiche le cap à suivre…
Ce ne sont pourtant pas les candidat(e)s
qui manquent !
L’expérience nous montre que, de prétendre
au pouvoir à l’exercer, il y a un (grand) écart.
S’il est facile de rouler pour un camp,
il l’est moins de servir l’intérêt commun.
Y a-t-il un bureau de placement fiable
auquel s’adresser pour trouver la perle rare
au lieu de continuer à cautionner le télé-crochet
qui arrive à échéance en mai prochain ?
Délugieusement.

la vie dans les bois dit: 4 juin 2016 à 12 h 49 min

Polé, oui, il manque certainement quelqu’un…

Vous manquez de poésie, pour les pilotis.
Non des pieux, mais d’élégantes échasses aériennes, qui permettent de se prémunir, du gros temps.
Mais ce n’est pas possible à Paris-plage.

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