de Catherine Sabbah

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La république de l'Architecture
Juste Fais-le, 1500 jours pour livrer son premier bâtiment

Juste Fais-le, 1500 jours pour livrer son premier bâtiment

 

Une agence d’architecture est aussi une entreprise. Une quoi?

un maître d’ouvrage est aussi (et surtout) un client. Un quoi?

Toutes espèces que l’on ne rencontre guère dans les écoles d’architecture. Alors une fois sorti de ces laboratoires/cocons/temples de l’utopie /colos…, il faut bien découvrir la vraie vie et apprendre, parfois à ses dépends, tout ce à quoi le diplôme ne sert pas. Et si l’on veut, comme de très nombreux architectes « le faire soi même », il faut s’élancer dans un monde où la paperasse, les obstacles administratifs, politiques et économiques sont tapis dans l’ombre attendant de terrasser les génies tout près d’éclore.

C’est ce combat, que raconte Nicolas Toury dans un petit livre drôle et instructif sur les 1500 jours passés à essayer de construire son premier bâtiment, comme co-fondateur de l’agence Toury-Vallet, créée avec son binôme d’école, Antoine Vallet. Après que chacun eut fait ses armes dans de grandes agences, le 1er prix d’Europan 7, assorti d’une commande de 70 logements sociaux à Reims, était censé ouvrir toutes les portes à ces deux jeunes gars affamés, pressés de se coltiner un vrai maître d’ouvrage,  un chantier, des entreprises. De la vache enragée plutôt oui…!

A l’aide de petits textes, d’éloquents dessins, de caricatures, de citations d’hommes illustres ou d’architectes (moins illustres) croisés au cours de son parcours, Nicolas Toury revisite avec amusement, lucidité mais sans amertume ces 1500 jours de galère, ponctués de découvertes… Mieux, il explore sans en avoir l’air les sujets dont les architectes détestent parler, tous les à-côtés en fait essentiels, qui font la vie d’un projet ou d’une agence.

Horreur, il parle d’argent, et pas qu’un peu: « C’est l’argent, écrit-il qui sera la première des contraintes sur vos projets, le sujet principal de chaque réunion avec le client ». Il évoque le leadership, classique en entreprise mais tabou dans une boite de potes qu’est forcément, cliché contre tabou, une agence d’architecture. « Devenir patron s’apprend sur le tas, organiser, planifier, prospecter, hiérarchiser, provisionner, anticiper, piloter, recadrer, motiver, licencier, embaucher, débaucher, féliciter, encourager…  »  Et où fait-on de l’architecture dans tout ça? En même temps, en plus, à côté, principalement, mais pas en se passant de toutes ces fonctions dites annexes qui font fonctionner une communauté humaine au travail. Nicolas Toury ne tourne pas autour du pot, il explique comment se vendre, communiquer, s’insérer dans des réseaux en participant aux jurys notamment, bref se faire connaître et se couler dans le petit monde sans attendre que son seul talent soit reconnu. C’est ce que font tous les architectes, c’est ce qu’ils ne consentent jamais à reconnaître… Quelques conseils au passage, « Respectez le client pénible, le stagiaire apathique, le politique autocrate, le confrère hypocrite… on se croise toujours deux fois »

Les anecdotes sont nombreuses, drôles et émaillées de penses-bêtes (Bloc infos) très sérieux, détaillant ce qu’est la loi Mop, la HMNOP, les différents modes d’exercice. Derrière le détachement de l’auteur perce une grande passion pour ce métier qui suppose sacrifices « 2 ans, 543 candidatures, 1 contrat signé… soit 0,18% de réussite », humilité « livraison de notre premier bâtiment, nous nous invitons à l’inauguration, le président du conseil général vantera les mérites et l’engagement politique de son équipe… mais il n’aura pas un mot à l’égard de l’architecte ni même ne citera son nom! » et (parfois) reconnaissance « 6 mois plus tard, le bâtiment sera sélectionné pour le prix de la première oeuvre ».

10 ans après l’auteur, l’architecte, qui entame une carrière solo, ne regrette pas une de ces montagnes russes entre excitation et amertume, espoir et découragement, succès et échecs, toujours portés par le moteur de l’enthousiasme.

Si ce petit récit lui rapporte en plus des droits d’auteurs, alors je dis bravo..!

Nicolas Toury,  Fais-le, 1500 jours pour livrer son premier bâtiment, 119 pages, A vivre éditions aout 2013, 10 euros

Logements à Reims, photo: Charly Broyez

 

extraits… ce que l’école ne fait pas… ou trop peu:

-Préparer les étudiants à la violence du milieu des agences (parce qu’on ne part pas sans munitions sur un champ de bataille)

-Enseigner l’aspect commercial du métier (parce que la première fois qu’un client vous demande combien vous demandez, vous vous demandez combien vous devez demander)

-former au marketing stratégique (parce qu’avant de faire un projet il faut trouver un client)

-Développer une culture contemporaine (parce que c’est ce qui nourrit également la concurrence)

 

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