de Catherine Sabbah

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La république de l'Architecture
Inversion des mondes parallèles

Inversion des mondes parallèles

Les Parisiens sont malins. Mais pas tant que ça. Ou bien les passants arrêtés devant les panneaux le nez levé, la bouche légèrement ouverte, le sourcil arqué sont-ils tous des touristes? Non non… c’est qu’il y a du nouveau dans nos rues. L’oeil étonné et un peu paniqué de ces curieux fait l’aller et retour entre les petits schémas qu’ils ont devant le nez et le dessin grandeur nature dessiné sur la route. Au carrefour, par terre, de fines bandes blanches sont tracées, minces et élancées, des brindilles, des midinettes à côté d’un bon vieux passage piéton. Mais elles s’étirent dans l’autre sens.  Ah tiens? De l’autre côté, les fameux clous prennent le large pour former un arc de cercle. Peut-être le rayon de braquage d’une voiture qui sortirait de son créneau. Pas commode,  surtout en marche arrière. Un peu plus loin, pour traverser, il faut passer entre les bandes. ENTRE les  bandes? C’est à dire DANS le précipice des tout petits. Normalement, c’est au péril de sa vie, une main quand même bien accrochée à celle de sa maman, que l’on saute en fermant les yeux de peur,  d’un trait de peinture blanche à l’autre, jusqu’au plancher des vaches de la rive d’en face. Là non, c’est dans le ravin qu’il faut avancer. Bizarre.  Quand un énorme 30 est peint par terre, le marcheur comprend que cette limitation de vitesse ne s’adresse pas toujours à lui. Enfin là bas, sur la rue, détale une armée de pixels apeurés sans doute par tous ces pieds et roues qui les menacent,  transformée en nuage de points dissous dans le lointain. On se rapproche des arts de la rue disent les panneaux qui tentent d’expliquer la nouvelle signalisation adoptée  dans certains quartiers par la ville de Paris. Comme si la rue avait besoin de la Ville pour faire de l’art…

Je me demande qui a eu cette idée folle. Sans doute, nous Parisiens, avions nous besoin d’être remis dans le droit chemin, dans les clous, justement,.  Car voilà le vrai changement: les bandes blanches ne sont plus ces marches qui nous menaient sans risque de l’autre côté, mais  des voies, des directions, des sillons.  Le principe des concepteurs de cette nouvelle signalisation en test dans quelques quartiers semble (restons modeste dans nos hypothèses) consister à inverser le passage piéton:  c’est le véhicule  motorisé, ou celui en tout cas qui monopolise la route  qui croise désormais les bandes ou autres décorations au sol. Révolution ! Mais est-il prévenu au moins? Ne risque-t-il pas d’essayer de replacer son véhicule dans le bon sens, enfin l’ancien  puisque le nouveau est à l’envers?

Vous, ou moi, si cette lubie fait école, ne ferons plus que les suivre, ces bandes…  Elles nous indiqueront le chemin, nous encadreront, nous mèneront vers là où nous souhaitons aller. Ou bien là où elles auront décider de nous emmener, qui sait?  Y aurait-il derrière cette inversion de direction, un sens plus profond? Apaiser le conflit. Trouver la voie (comme dirait Chang!). Le croisement, c’est à dire la rencontre, voire la confrontation, concentrées en en un seul point n’avaient-elles pas pour défaut d’entretenir l’agressivité  du marcheur parisien, pressé, impertinent et insensible à tout ordre?  Les nouveaux dessins ont-ils  été conçus par quelque malins psychiatres chargés de calmer, subrepticement, ces possibles fauteurs de troubles urbains? Les réactions qui fusent sur les forums mobilisés par cette essentielle question  ne sont, elles, pas très apaisées. Ceux qui n’y comprennent rien trouvent que vraiment la Ville dépassent les bornes. Les autres se demandent ce que font leurs impôts sur les trottoirs…

 

 

 

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commentaires

5 Réponses pour Inversion des mondes parallèles

Martin Lucas dit: 10 décembre 2013 à 7 h 54 min

Ils ont certainement lu « Acupuncture Urbaine » de Jaime Lerner, qui dit avoir expérimenté une rue piétonne du jour au lendemain avec très peu de travaux dans sa ville de Curitiba.

Cependant, comme il s’agit d’une « zone de rencontre », c’est bien plus difficile pour le piéton d’en comprendre le fonctionnement, surtout si le stationnement est maintenu sur les deux côtés.
Il eut été préférable supprimer le stationnement sur au moins un côté par tronçon et de ne pas parler de passage piéton, mais de limites de zones. Ainsi les peintures au sol seraient sans équivoque. A l’intérieur, le piéton est libre d’aller sur la chaussée et la courtoisie est de règle. A l’extérieur, il devra se contenter des trottoirs.

Polémikoeur. dit: 10 décembre 2013 à 12 h 50 min

Le principe d’une expérimentation :
beau sujet de société pour commentateurs de zinc !
Beau terrain de rencontre aussi pour experts de tout poil !

des journées entières dans les arbres dit: 17 décembre 2013 à 8 h 17 min

« Y aurait-il derrière cette inversion de direction, un sens plus profond? »

La question est pertinente.
Sous prétexte de donner de l’autonomie à chacun, quel que soit son handicap, tout devient balisé.
Et effectivement il y a de quoi « baliser », quand on voit comment l’application d’un texte ( d’une ligne de texte) somme toute de bonne intention, fait se paver les rues d’espaces artificiellement fermés, que l’on va vous présenter comme  » sécurisés », dans des cheminements imposés.
brrr

« Les autres se demandent ce que font leurs impôts sur les trottoirs… »
Excellent !

Jacques Barozzi dit: 2 janvier 2014 à 9 h 58 min

La ville devient de plus en plus surréaliste, involontairement !
Déjà, en son temps, il y avait eu l’invention de la traversée en deux temps, qui abandonne le pauvre piéton en pleine tourmente automobilistique !
Désormais, tout le monde devra repasser son code de la route ?
Autres abérrations à mettre au profit de l’actuelle majorité municipale parisienne : le bureau des temps, montagne qui a accouché d’une souris, et les jardins partagés, attribuant des espaces verts qui devraient être publics à quelques rares privilégiés…

Terry G. dit: 9 janvier 2014 à 15 h 29 min

Il faut excuser Jacques Barozzi, chère Catherine. Il était employé par l’ancienne majorité de la mairie de Paris, et l’alternance, qui est pourtant déjà ancienne, lui cause des cauchemars toutes les nuits.

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