de Catherine Sabbah

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La république de l'Architecture
Générosité de façade

Générosité de façade

Tout à coup c’est l’évidence même. Ce vert vif et cet orange pétant me sautent aux yeux et me rappellent quelque chose. Une impression de déjà vu. toute récente. A côté de la couleur printanière des herbes folles qui poussent et bourgeonnent librement, pour quelque temps encore, dans les derniers hectares en friches du quartier de la Confluence à Lyon, l’orange   de cette bâche de chantier paraît encore plus cru.  A quoi sert cette sorte de façade souple trouée de petites fenêtres régulières, ce filet de plastic trop mou pour empêcher le passage déjà interdit par une grille métallique et un muret de béton. A signaler cette barrière d’un trait de couleur, parce que trop grise, elle se confond avec l’environnement? A prévenir les audacieux par ce flash fluorescent?
C’est l’envers du décor. L’envers du quai de Saône au défilé d’architecture caractéristique du «zacage» à la française, la reconquête via  la procédure des Zones d’Aménagement Concertées, des anciens quartiers industriels. Il faut du lourd pour remplacer les entrepôts, les anciennes usines, de l’audace te de la couleur, « des gestes! » réclament les maires…  C’est bien là que je viens de voir associées ces deux couleurs. Et peut-être est-ce dans ce rapprochement entre la nature et un matériau à l’usage incertain, un revêtement relâché cachant un coeur plus dur, que les architectes Dominique Jakob et Brendan MacFarlane ont tiré leur inspiration et marqué la ville…  En posant un Cube Orange et un Cube Vert  sur le bord du fleuve. Le premier abrite le siège du promoteur Cardinal actif dans le quartier, des bureaux donc, au-dessus d’une boutique de design. Le bloc à peu près régulier est troué d’un cône oblique qui bascule la vision traditionnelle de l’atrium des immeubles tertiaires et sert, comme lui, à éclairer ce bâtiment trop épais de 33 mètres par 29. Impossible de ne pas penser à un gros morceau de fromage dans lequel une souris au museau foreur se serait frayé un chemin tout en grignotant au passage des petits bouts de la surface: la peau métallique qui recouvre la structure en béton est entièrement percée. La métaphore est toute autre pour les architectes qui voient dans cette succession de trous ronds, des bulles et une reproduction des mouvements de l’eau. Le cube vert plus grand est étonnamment construit sur le même modèle. -Pourquoi alors ne pas en décliner un troisième puis un quatrième… en changeant de couleur-? Petite variante, creusé deux fois, il évoque  un visage aux yeux grand ouverts mais terriblement vides à moins qu’ils soient là pour surveiller le passant soudain très exposé. C’est le siège mondial de la chaîne de télévision Euro-news…

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Le long du fleuve, face aux coteaux, pourquoi se boucher la vue? Pourquoi surtout limiter celle de ceux qui vont travailler là. Les architectes parlent d’une  » double peau perméable qui scénarise les jeux de lumière à l’intérieur et enrichit les points de vue vers l’extérieur« . Rien que ça… Ils s’étaient déjà fait la main à Paris, sur le bâtiment baptisé Dock en Seine, quai d’Austerlitz. A un bout, un club anime chaque été les nuits désertes de ce quartier tertiaire, à l’autre, l’institut de la mode et du design accueille ses nouvelles promotions chaque automne. Au milieu, les espaces d’exposition ne font toujours pas le plein. Les architectes y sont-ils pour quelque chose? Le phasme géant -ou le crocodile suivant l’humeur-  qu’ils ont plaqué  sur 200 mètres le long de la Seine enferme d’une résille métallique la plus ancienne des  structures parisiennes de béton armé (classée et donc conservée dans le projet). Installer le va-et-vient des visiteurs côté fleuve plutôt que le long du canyon du quai haut partait d’une  idée généreuse mais gâchée: entre le rez-de-chaussée et la terrasse, les vues imprenables sont brouillées par un grillage (encore) vert (toujours).
Pêché d’orgueil? Manque d’imagination? Il serait trop facile -mais si tentant- de penser que les résilles qui recouvrent nombre d’autres bâtiments conçus par nombre d’autres architectes cachent un vide théorique, spatial ou structurel compensé par une gesticulation de et en façade. Ceux qui les dessinent répondent moucharabiehs, confort thermique, et floutage entre intérieur-extérieur. Ils parlent rarement des prisons ou des lieux fortifiés, des limites, molles ou dures,  qu’illustrent, adoucis par leurs formes ou par leurs couleurs, ces nouveaux barreaux.

Cette entrée a été publiée dans Bavardages, Hors les murs, L'édifiant architecte.

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commentaires

2 Réponses pour Générosité de façade

Polémikoeur. dit: 20 mai 2016 à 11 h 31 min

Est-ce qu’il y aurait comme une réaction de floutage
profonde des façades avec leurs treillis,
quand ce ne sont pas des treilles,
à une société de l’image omniprésente ?
Autre interrogation : à propos de l’entretien
et de la fixation des structures « résillaires »,
en particulier quand elles semblent ajoutées
aux façades… Tout nouveau, tout beau
(et encore) mais quand les matériaux vieillissent ?
Ravalement.

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