de Catherine Sabbah

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La république de l'Architecture
No future pour les ruines modernes

No future pour les ruines modernes

   « L’architecture c’est ce qui fait de belles ruines », disait Auguste Perret. La bonne architecture en fait-elle de plus belles?

   L’architecture est un art optimiste, elle érige, elle construit, elle met debout en un lent processus de gestation ce que le temps ou les bombes viendront anéantir en quelques siècles ou en une seconde. Comme sur la place de Grève, c’est le jour des exécutions que la foule se bouscule. A l’heure du dynamitage d’une barre ou d’une tour. Alors que les uns viennent applaudir à la disparition d’une « verrue urbaine » et les autres pleurent leur enfance retournée à la poussière, que reste-t-il de ces immeubles? Pas grand chose, pas longtemps car les bulldozers font place nette et bientôt les engins de terrassement préparent leur remplacement. Les ruines naissent d’une lente transformation, illustrent le passage d’un état à un autre, les ruines modernes sont un précipité brutal. «Vous n’avez même pas le temps de réfléchir que le site est déjà démoli à une vitesse fulgurante », dit l’architecte Wang Shu lors de sa leçon inaugurale à l’école de Chaillot en 2012, en référence aux villes chinoises.
La ville se construit et se reconstruit en couches géologiques et la vie, avant écrasement, est de plus en plus courte. Vingt-cinq à trente ans, c’est le petit horizon des constructions ordinaires. Alors que l’on bâtissait pour toujours, pour un siècle au moins, et que nombre de bâtiments ont dépassé ce grand âge dans les villes ou les campagnes européennes, leurs descendants feront long feu… Cela fait quelque cinquante ans que les immeubles de bureaux, les logements individuels ou collectifs ou les locaux commerciaux naissent, sur des terrains agricoles volés aux espaces naturels rendus infertiles, parce que le « marché » les réclame. De purs produits de consommation issus d’un libéralisme débridé, parfois dissimulé sous une pensée architecturale plus ou moins aboutie. A l’échelle de l’histoire urbaine, ils disparaîtront vite, car comme l’explique le philosophe Bruce Bégout, Ils sont in-signifiant, n’ont aucun sens, sinon celui d’abriter la précarité du travail ou de ses fruits, étant eux-mêmes fabriqués par une urgence spéculative visible  à leurs murs trop fins, leur mode de construction, leurs matériaux… à leur caractère négligeable, jetable, même en pièces détachées. Irrécupérables, mais si encombrants…

Loin d’être toutes inutiles, ces incarnations de la modernité font leur temps. Et de plus en plus vite. Ces usines, hôpitaux, entrepôts, gares désaffectées, tunnels, centres commerciaux, garages, stations services, collèges…finissent abandonnés.  Solidement plantés sur leurs jambes de béton, de brique ou de pierre, ils peuvent pourrir sur pied pendant des années tout en se vidant de leurs souvenirs. Toutes les villes ont ainsi leur no man’s land ou leur zone, terrain de jeu des petits et des grands, des enfants aux dealers, selon la taille et l’environnement…  Leur seule chance de survie est la protection et la conservation s’ils présentent quelque valeur historique qu’il faudra démontrer à force de bataille de chapelle lorsqu’il s’agit d’architecture du XXème siècle et s’’ils sont stratégiquement placés le long d’un parcours touristique. Bansky a même poussé la provocation ou le mauvais goût jusqu’à reproduire dans la station balnéaire de Weston, au sud de l’Angleterre un Dismaland, réplique d’un parc d’attraction en ruines, mise en abîme d’un passé féérique post-apocalyptique… Autres issues possibles, la transformation et le changement d’usage s’ils occupent un terrain financièrement valorisable,  en pleine ville, c’est mieux. Hors de ces voies, point de salut… Et les exemples sont partout.

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La gare de Detroit, abandonnée depuis des années.

    Des témoins tangible des crises financières
Depuis le Renaissance Center au nom prédestiné, Detroit ressemble à une ville verte. 0n croirait un grand parc. Au sol, le tapis est moins beau. Rapiécé, mité de toutes parts. Ces jardins cultivés, ces champs d’herbes folles dont on voit encore la trace du découpage cadastral étaient les terrains de dizaines de milliers de maisons réduites à quelques tas, littéralement enterrées sur place, écrasées dans leurs sous-sol parfois, comme on dissimule un cadavre. Beaucoup sont encore debout mais mal en point, toute de guingois, barricadées comme si ceux qui étaient partis avaient voulu malgré tout protéger quelque chose. Squattées ou envahies par les chats et les chiens errants, elles sont surtout vite submergées par la nature redevenue sauvage et conquérante. Comme après une guerre et celle-ci est économique, la ville, privée de ses troupes de contribuables trop pauvres ou absents n’a pas les moyens d’assurer les services publics, l’éclairage, l’assainissement, pas non plus la démolition des bicoques en ruine dont elle partage la propriété avec les banques qui ont expulsé les ménages incapables de payer leurs traites. Si certains quartiers sont réinvestis par des agriculteurs urbains qui profitent du vide et de cette nouvelle ruralité, la majorité des territoire s’effondre sur place.

Le village du Pirou dans le Cotentin, vestiges d'une calamiteuse opération immobilière

Le village du Pirou dans le Cotentin, vestiges d’une calamiteuse opération immobilière

C’est à la crise financière aussi que l’Espagne doit quelque-uns de ses nouveaux sites touristiques. Pas Grenade ni Séville, mais Sesena Nuevo, au sud de Madrid, une  ville nouvelle prévue pour 40.000 habitants au début des années 2000, stoppée nette, comme figée, en 2008 faute de clients et de crédits, jamais achevée par des entreprises elles aussi ruinées et toujours quasiment déserte. Ici la ruine précède l’existence même.
La crise, encore elle, explique la galerie mortuaire de « deadmalls.com » un site web américain dédié aux centres commerciaux abandonnés, vidés de leurs visiteurs et de leurs boutiques. Des passionnés de tout le continent et désormais d’autres pays documentent cette base de données de plus de 500 lieux. «Ces paysages donnent corps au concept intangible de spéculation immobilière et de crise financière », pense Benjamin Revire dont le mémoire à l’Ecole Nationale Supérieure d’Architecture de Strasbourg est consacré à la ruine contemporaine. Et la fascination qu’elles exercent n’a rien à envier à l’attraction que suscitaient les vieilles pierres sur les poètes romantiques. Mêmes représentations sous des cieux noirs, mêmes mélancolie, même nostalgie pour des époques révolues, des savoirs envolés… L’urbex, exploration urbaine, née dans les années 90 aux Etats-Unis est moins contemplative, plus organisée et souvent collective: sous forme d’expéditions quasi archéologique dans des lieux souvent fermés et interdits, parfois dangereux parce que pollués ou sur le point de s’écrouler. On en rapporte des trophées, des photos, des sons, des objets, des expérience à raconter… Des trous noirs, comme Renzo Piano appelle ces friches urbaines,  le théâtre d’installations éphémère dans le meilleur des cas…  car bien qu’elles témoignent d’une époque. la nôtre, ces ruines, sans passé ni avenir, ces bâtiments utilitaires, au service plutôt qu’à la gloire de…  n’obtiendront jamais le titre de vestige ou le respect voué à l’histoire.

    Une transformation salutaire
Moins apprécié que les vieilles pierres, le béton est aussi le matériau de l’ordinaire. On habite et on travaille dans ces bâtiments qui ne sont que les monuments de la vie quotidienne. Ni palais, ni églises, ni forteresses.… « La valeur d’usage banalise la valeur patrimoniale , confirme Pierre-Antoine Gatier, architecte en chef des Monuments historiques et président de la section française d’Icomos, une ONG très mobilisée par la protection du patrimoine moderne. Mais l’innovation dont témoignent nombre de bâtiments du XXème sièclee les rend aussi plus rapidement obsolètes, compte tenu des changements dans la pensée urbaine, dans la réglementation et des avancées technologiques». Comment justifier aujourd’hui l’entretien des campus et des résidences universitaires éloignés des centres-villes ? La réglementation autour du développement durable et de la performance énergétique des immeubles renvoie aux livres d’histoire les murs rideaux, à moins de les doubler ou de dépenser une fortune pour une rénovation sur mesure. Il faut remonter plus loin, à la pierre ou à la brique, à des volumes pensés pour l’industrie pour tirer à nouveau parti des bâtiments existants en en changeant l’usage.  « La ruine permet de prendre la mesure des stratifications et de l’appareillage qui ont présidé à l’édification. C’est parfait pour un professeur ou un archéologue, c’est quand le malade est en train d’être opéré que la leçon devient intéressante », dit l’architecte Wang Shu qui a réutilisé des gravats de villages détruits pour reconstruire un musée et des bâtiments administratifs à Ningbo au sud de Shanghai. Sa formule de réemploi est presque poétique. Celle d’Yves Ullmann l’est nettement moins lorsqu’il décrit les villes meurtries que les drones de sa société Iconem survolent et mitraillent (en les photographiant) avant qu’elles ne finissent de tomber. « Alep est une ruine qui ne va pas le rester, explique-t-il, mais il n’y a rien de mieux que les débris d’un bâtiment fraichement détruit, avant qu’ils ne soient vite balayés, car ce nettoyage là va très vite, pour comprendre comment il a été construit ». Et permettre de le reconstruire grâce aux milliers de photos et aux reconstitutions en 3D via des algorithmes développées pour le patrimoine à conserver et désormais utilisés pour des ruines contemporaines. Pour cet architecte plus spécialiste des vestiges iraniens que de la sauvegarde des grands ensembles, l’image est la meilleure assurance-vie des bâtiments, des monuments des grands sites connus comme des lieux qui n’intéressent personne mais sont pourtant les témoins de vies plus ou moins lointaines. Faut-il conserver les ruines, les protéger? Ou pourrait-on éviter de se poser la question en retournant la critique de Bruce Bégout. Pour éviter d’avoir à recycler notre propre gaspillage, peut-être faut-il penser l’avant et alléger le plus possible les traces qui resteront. En ne consommant pas plus de terres, en reconstruisant, en réutilisant, ou pourquoi pas, en pensant l’architecture sinon jetable du moins éphémère ou mutable.

Dismaland, la ruine avant la ruine

Dismaland, la ruine avant la ruine

    Comble de l’ironie ou de l’horreur, ni ruiné, ni ruineux, le bois utilisé dans le parc de Bansky, a été réutilisé pour bâtir les fragiles abris de la jungle de Calais, eux-mêmes démolis quelques mois plus tard et dont il ne reste pas grand chose, en tout cas au sol.

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commentaires

2 Réponses pour No future pour les ruines modernes

la vie dans les bois dit: 27 mai 2017 à 20 h 49 min

Auguste Perret était un sacré bétonneux, qui avec Le Corbusier, ont su tirer parti de ce matériau tellement innovant, pour leur époque.

Ce qui est remarquable c’est que les constructions neuves, tertiaire, hôpitaux, centre commerciaux, durent maintenant bien moins que la vie d’un homme. Une demie-vie, presque.
Il y a là aussi, comme une forme d’obsolescence programmée. La durée de vie s’évalue alors dans un fragile équilibre économique où  » les murs » sont comptabilisés dans l’amortissement d’une activité.

L’état de ruine n’étant plus vraiment assuré de pérennité, la plupart de ces constructions actuelles, n’auront même pas ce temps de  » nostalgie », celle de l’oeuvre d’art.

Pour l’habitat, les villes qui se créent, au gré d’une activité économique en libre expansion géographique, l’exemple de la Chine est énorme. Comme une folle fuite en avant. Ni passé ni avenir, pour cette néo civilisation industrielle.

Elle est vraiment bonne cette idée: penser l’architecture mutable. Mais pas au delà de 120 ans, c’est à peu près ce que peuvent permettre actuellement les nouveaux matériaux de structure, qui rivaliseraient avec le métal.
une architecture mutable, qui pour l’instant n’est pas du tout compatible avec l’idéologie du développement durable, à la mode européenne, qui fait la part belle aux pros des logarithmes et du dernier kitch domotique.

Comme disait ce fameux stagiaire d’Auguste Perret: architecture ou révolution.
La révolution, c’est accepter que cette tradition du « vieux » monde européen, de l’habitat famille, et transmissible, ne soit plus qu’un souvenir à se léguer entre vivants. Les premiers, dans cette expérience, ayant à vivre le dynamitage des  » barres ».

Encore un billet difficile, difficile car le commentaire se heurte, devant l’ampleur du sujet, à cette notion d’ emballement du temps, qui n’a jamais été aussi fortement ressenti.
Mais plaisir de la lecture, merci Catherine.

Si la pierre n’est plus appareillée, il faut quand même noter la réapparition de la brique, multi-fonction. Le bois a quand même cet éternel défaut: il brûle , et complètement 😉

http://www.architectes-paris.info/10-cabanes-hautement-perchees/

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