de Catherine Sabbah

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Exit West,  merci de laisser la porte ouverte…

Exit West, merci de laisser la porte ouverte…

Les voyages  forment  la jeunesse? Quand ils ne la tuent pas… Ceux des migrants, des réfugiés, des exilés, des  demandeurs d’asile noircissent des pages et des pages d’adieux déchirants, de tristes départs, souvent à la nuit tombée, par un  tunnel de souffrances. Ce que les journaux relatent, ce que les livres racontent a disparu du récit de Mohsin Hamid. Et il remplace ces mois, parfois ces années d’errance, par de simples portes que l’on traverse sans savoir vers quoi elles ouvrent ou si l’on pourra les franchir à l’envers.  On en ressort trempé, épuisé, meurtri, parfois dans un désert, parfois dans une ville bien nourrie et paisible, sinon accueillante. On se retourne pour vérifier que l’amant, le fils, les soeurs ou les parents sont arrivés aussi. Pas toujours. 9782246812296-001-T

 

Nadia et Said vont suivre ce chemin. Les deux héros d’Exit West, le 5ème livre de cet écrivain pakistanais  pourraient lui ressembler. A nous aussi, à nos amis, à nos enfants.  Deux  jeunes gens urbains, éduqués, gourmands de la vie et curieux des autres. Accrochés à leur smartphone et leurs playlists. Elle a quitté sa famille et vit seule,  porte un kaftan noir boutonné haut mais ne prie jamais. Il va parfois à la mosquée, mais ne crache pas sur un joint ou une nuit de caresses.

Presque nos voisins donc… Transportés un peu plus au sud, dans une ville encore en paix. De celles où les femmes ne sont pas bien traitées et les amours hors mariage mal tolérées. Mais  où il est encore possible de vivre, de se séduire,  de consommer des plaisirs interdits malgré la guerre qui gronde. Qui oppose-t-elle? De quel côté faut-il être? La question devient anodine au fur et à mesure que les fronts gagnent du terrain  et  emportent, un cousin dont il ne reste que la tête et un morceau de bras après l’explosion d’un camion piégé, une mère assise dans une voiture, tuée d’une balle perdue, dans sa tête, ou des amis.

Sans s’indigner ni la mettre en scène Mohsin Hamid décrit l’avancée de cette violence avec le recul clinique d’un observateur à l’abri derrière une vitre, décourageant le lecteur de toute affliction ou pitié : atroce, injuste, indécente, la guerre a surtout le défaut d’être. Comme dans d’autres histoires et dans d’autres pays, elle se faufile partout, envahit les rues où il ne fait plus bon traîner le soir, les entreprises qui ferment faute d’argent ou de dirigeants en fuite, les magasins qui se vident;  jusqu’aux maisons aux fenêtres protégées des balles par des matelas qui bloquent aussi la lumière. La musique depuis longtemps s’est tue.

Il ne reste qu’une issue, l’exil. A une lettre près, il a commencé dès le titre du roman dont le lecteur sait bien qu’il cherche la porte de sortie, d’un pays, mais aussi d’un monde où personne n’est plus à l’abri, contaminé, du sud au nord et d’est en ouest par la peur de l’autre. Où la paix est fragile dès lors que l’arrivée de ces « autres », massive, fait perdre les repères des « nativistes », -par un beau retournement post colonial les indigènes-,  sur la défensive, à leur tour capables de montrer leurs forces et de dégainer leurs armes. Mais qui sont-ils? Pour beaucoup, les migrants d’avant…

Mohsin Hamid, naturalisé britannique, a-t-il confiance en sa nouvelle patrie? Les soldats et les milices anglaises finissent en tout cas par baisser leurs fusils pour imaginer des villes satellites où les réfugiés, migrants, quelque soit leur nom, pourront obtenir un logement… après l’avoir construit. Ces camps de travail qui se répandent à travers le monde n’ont rien à envier à ceux des sociétés totalitaires où l’effort, répété et encadré,  anesthésie la pensée, l’espoir et même l’amour. Les corps fatigués, les esprits irrités n’ont plus qu’une envie, sombrer. Quitte à se disputer, dos à dos, la place dans un lit trop petit.

Après l’ile grecque de Mikonos et un quartier chic de Londres, deux  paradis de catalogue, où Nadia et Said expérimentent leurs premiers mois de survie, ils  franchissent un nouveau seuil où ils poursuivront leur et leurs histoires, pas par hasard, à Marin Bay, en face de San Francisco… Partout, la limite se fait passage, les portes s’ouvrent, dans les cours, les garages, les salles de bain… à emprunter dans un sens ou dans un autre, sauvant parfois de la dépression et de l’ennui plus que de la guerre. Nous sommes tous des enfants d’immigrés, nos enfants le seront-ils aussi? Après avoir vu ses trois terres de naissance ou d’adoption, le Pakistan, les Etats-Unis et l’Europe trahir leurs idéaux fondamentaux d’accueil et élever des murs,  Mohsin Hamid réussit à voir dans ce brassage forcé la promesse d’un monde meilleur.

Mohsin Hamid, Exit West,  Grasset 2018, 208 pages 19 euros, traduit de l’anglais par Bernard Cohen

https://www.grasset.fr/exit-west-9782246812296

 

 

 

 

 

 

 

 

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