de Catherine Sabbah

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La république de l'Architecture
Et si on réinventait aussi la commande…

Et si on réinventait aussi la commande…

     Et si c’était une question de vocabulaire? Le dictionnaire ne va pas chercher midi à quatorze heure. Une commande est une demande de marchandises ou de services passée par un client auprès d’un fournisseur. Voilà qui résume brutalement, mais simplement le maquis des procédures qui encadrent l’accès au travail des architectes. L’architecte un fournisseur ou un prestataire? L’architecture est-elle un service? Public? Son fonctionnement est-il comparable à celui d’autres secteurs? Lorsqu’en 1506 Michel-Ange laisse Jules 2 et son tombeau en plans pour répondre à l’invitation du Sultan Bayezid à Constantinople à dessiner un pont sur le Bosphore,  il  fuit  un mauvais payeur qui tarde à lui régler son dû. Les règles du commerce sont immuables même lorsque l’on parle d’art. Transposées quelques siècles plus tard et dans un contexte un peu plus banalisé que les commandes des grands mécènes de la Renaissance, elles connaissent aujourd’hui un bouleversement sans précédent en France.
Alors que se côtoyaient, une commande publique organisée autour de concours réglementés et une commande privée de gré à gré, cette grille de lecture binaire ne suffit plus. La séparation entre les deux secteurs n’a plus rien de net. Elle varie selon les maîtres d’ouvrage, le type de bâtiment à construire ou leur taille, le programme, la temporalité des projets… «Les canaux d’accès à la commande se sont multipliés au gré des inventions de nouvelles procédures, constate Catherine Jacquot, la présidente du conseil national de l’ordre des architectes, CNOA. Ce n’est pas forcément négatif à condition que chacun sache où il met les pieds, et plutôt avant de s’engager».  La santé économique des agences en dépend,  la qualité architecturale et urbaine aussi.

50 nuances de gré…
Les brèches creusées dans la loi sur les marchés publics semblent d’abord avoir été imaginées pour éviter l’obligation des concours, trop longs, trop contraignants et trop couteux. Depuis la loi SRU de 2000, les bailleurs sociaux étaient en droit de contourner la mise en concurrence en achetant une partie de leur production de logements à des promoteurs (en VEFA). En 2009 et pour éviter une grave crise de surproduction  la loi Mobilisation pour le Logement et la Lutte contre l’Exclusion (la bien nommée loi Molle) les a autorisés à leur acheter des programmes entiers. Aujourd’hui, en Ile de France, plus de 66% des logements sociaux sont construits selon cette procédure. Pas sans architecte mais selon les lois du privé: pas toujours un concours, des honoraires moindres, des missions tronquées.
C’est au cours de la même période des années 2000 que se sont développés les partenariats publics privés, les conceptions réalisations (+ exploitation maintenance si affinités), les marchés négociés… Autant de contrats qui déplacent plus ou moins subtilement la place du maître d’oeuvre. Et qui ont pour principal but de diminuer et/ou de reporter l’engagement de fonds publics. Le choix d’architectes comme Renzo Piano pour le TGI de Paris, ou Herzog et de Meuron pour le stade de Bordeaux, tous deux construits en PPP ont permis d’apaiser les critiques portant sur la faible qualité architecturale et le manque d’innovation dont ces montages seraient forcément responsables. Mais même si ces concepteurs internationalement reconnus  ne sont pas réputés pour plier devant un maître d’ouvrage, c’est avec une entreprise de construction et un escadron de financiers et d’avocats qu’ils discutent désormais; non plus avec une collectivité ou une institution publique censées défendre l’intérêt général. Les collectivités ont-elles baissé les bras? le PPP de Bordeaux a récemment été jugé illégal par le Conseil d’Etat pour son coût largement sous évalué par les entreprises Vinci et Fayat et dans la communication du maire Alain Juppé. Difficile de dire si l’erreur de jugement était volontaire ou non de la part de la ville. La règlementation européenne pousse enfin dans le sens de la dérégulation, assimilant l’architecture à un service soumis aux mêmes règles que les autres secteurs. Ainsi, depuis le 1er janvier 2014, l’Etat (pour des marchés dont les honoraires sont inférieurs à 135.000 euros) et les collectivités (209.000) peuvent facilement se soustraire à certaines des règles de la passation des marchés publics
Faute de moyens, humains et financiers, faute d’expertise sur certains sujets techniques souvent vite rangés dans le fourre-tout des smart cities, les villes jugent moins risqué de reporter un certain nombre de responsabilités sur des acteurs privés qu’elles embarquent dans le projet de plus en plus tôt. Quitte, bien qu’elles s’en défendent, à leur confier les clefs du de la maison.  A Marseille, l’îlot XXL un projet mixte développé sur 14 hectares hectares dans une zone abritant encore des activités économiques a été attribué, après un appel à manifestation d’intérêt, au groupe Bouygues via une de ses filiales Urbanera. A elle de proposer des innovations, des montages pertinents, d’imaginer l’avenir du marché aux puces encore en activité, bref de définir le programme, en s’appuyant d’ailleurs sur des urbanistes, des architectes, des paysagistes…  Leur mission sera sans doute passionnante, de concevoir un morceau de ville aux côtés de tous les acteurs concernés, mais quelle est alors sa définition? Sa rémunération? Ce nouveau type de commande est-elle ouverte aux petites agences? Est-elle encadrée? «Peut-être avons nous été habitués a être trop protégés, par le système des concours, explique un architecte qui préfère l’anonymat. Certaines agences survivent grâce à l’indemnisation des concours perdus et rentrent à peine dans leurs frais lorsqu’elles en gagnent un. C’est un modèle extrêmement fragile qui nous met dans une position de faiblesse lorsqu’il s’agit de négocier». «D’où le dumping sur les honoraires, 3 à 5% des travaux parfois au lieu de 12 par exemple pour une école, pour obtenir le marché. Et les partenaires privés ne sont pas forcément les pires», détaille Jean-Michel Daquin, le président de l’ordre des architectes d’Ile de France (Croaif).

Les architectes sont-ils des entrepreneurs?
En France, comme à l’étranger, et dans le reste de l’industrie,  réseaux, connaissances, go-between demeurent les voies les plus efficaces pour accéder à la  commandes privée. Avant de voler de leurs propres ailes, les agences françaises sont d’abord parties à l’étranger dans les bagages d’industriels, de groupes de BTP ou d’ingénierie. Accompagnant aussi des initiatives institutionnelles du ministère de la Culture ou des transports.  Les architectes sont heureusement aussi des entrepreneurs et beaucoup n’ont pas peur d’assumer cette appellation qui suppose une organisation commerciale: alors que certaines reculent encore devant le nom -et la structure- d’entreprise, d’autres emploient des collaborateurs, architectes ou non, qui sous le nom de directeur du développement souvent, sont bel et bien chargés de rapporter des «affaires». Du vocabulaire encore… mais celui-là est presque grossier dans le milieu. Combien d’architectes ont déjà lu un bilan de promoteur (l’ennemi) et savent évaluer la valeur de leur travail? Pourquoi des cours de gestion et de management ne permettraient-ils pas de compléter une formation qui pêche, tous le reconnaissent désormais, par son manque de préparation au monde du travail. En 2013 Nicolas Thoury racontait dans un drôle de petit livre, Fais-le, les affres de la sortie de l’école et des premiers contacts avec la vraie vie.
L’électrochoc de «Réinventer Paris» a fini de faire tomber quelques illusions. Rémunérés par leurs maîtres d’ouvrage privés, ou pas du tout, les architectes ont compris que travailler comportait des risques et beaucoup y ont laissé des plumes. Pas pour rien, car la première opération va sans doute faire jurisprudence, le long de la Seine et dans la métropole du Grand Paris et une agence avertie en vaut deux… . Les prochaines éditions tiendront sans doute compte des nombreuses critiques élevées contre l’organisation du concours. Mais la transformation de la commande publique qu’a inauguré cette grande opération de communication architecturale n’est pas aujourd’hui remise en question. au contraire. Elle dévoile pourtant le cynisme de collectivités prêtes à se défausser. Est-il raisonnable d’exiger de l’innovation sans imaginer un mode de financement? Qui va s’assurer que les lauréats couronnés pour leurs promesses révolutionnaires sauront les réaliser? Quelles sanctions s’ils n’y parvenaient pas ou décidaient en cours de route de changer de programme? Qui sera garant, dans le temps, des espaces ouverts au public, gérés par des privés…  Des contrats notariés sont censés encadrer les cession de charges foncières de clauses adaptées à ces sujets mais ils n’ont pas encore fait la preuve de leur efficacité.

Réinventez, réinventons, il en restera toujours quelquechose
Ça et là, et peut-être de manière plus audible depuis la dernière biennale d’architecture de Venise  et son thème social, s’élèvent des voix qui suggèrent de faire autrement.  De réfléchir à de nouvelles manières de travailler plutôt que de subir les modifications imposées par une dérégulation de plus en plus forte. Depuis plus de vingt ans, Patrick Bouchain essaime ses projets et sa méthode : l’invention d’une commande. «Non pas en définissant un programme, mais en comprenant un besoin. Soit un manque qu’il est possible de pallier en construisant et surtout en reconstruisant; soit en réfléchissant à l’usage d’un bâtiment existant promis à la démolition ou à la vente», explique-t-il. Les bébés-Bouchains souvent organisés en collectifs procèdent de la même manière, sans toujours attendre un concours ou une consultation pour proposer une idée à un client public. Les 35-45 ans ont même d’autres idées, communes dans d’autres pays faute d’alternative. A Sao-Paulo, l’agence franco-brésilienne Triptyques s’est lancée en 2007, en achetant un terrain dans une zone inondable et peu prisée. «Nous avons réfléchi à une forme et un programme adaptés au lieu, et nous avons construit un bâtiment low tech, plutôt innovant, qui avait un sens pour la ville, dans le quartier et pour nous» explique Olivier Raffaelli, l’un des quatre associés aujourd’hui installé en France. D’abord prévu pour abriter des ateliers d’artistes, l’ensemble a été racheté par un créateur de mode qui en a fait un ensemble de boutiques dans le quartier, Via Madalena, devenu depuis un spot touristique. L’opération rentable à tous points de vue -professionnel, financier et médiatique- a permis à l’agence de se développer. En France, rien n’empêche juridiquement les architectes de s’émanciper de la tutelle des promoteurs  à condition de disposer de deux entités juridiques séparées. L’idée de se passer de cet intermédiaire -une forme d’uberisation du secteur- semble pourtant difficile à mettre en place en France tant elle est considérée comme contre-nature, par la plupart des architectes eux-mêmes. Les logements coopératifs ou l’habitat participatif vont pourtant dans ce sens. Ils représentent pour l’instant une goutte d’eau. Une idée, surgit qui supposerait le concours de banques innovantes,-qui le sont rarement-: pourquoi ne pas acheter des terrains et inverser le propos en organisant des appels d’offre pour les promoteurs, jugés par des architectes devenus maîtres d’ouvrage. Une autre forme mi sérieuse, mi goguenarde de «réinvention» de la commande?

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commentaires

10 Réponses pour Et si on réinventait aussi la commande…

Lupiac Albert dit: 13 octobre 2016 à 16 h 04 min

C’est un sujet un peu technique. Mais il en faut, il en faut. Continuez.
Je crains toutefois que ce ne soit un peu ardu pour JC.

Polémikoeur. dit: 14 octobre 2016 à 11 h 07 min

(Bon retour !;> )
Des cours de gestion et de management, certes,
un blindage en droit et contrats aussi, peut-être ?
Entreleslignement.

Moinet dit: 15 octobre 2016 à 12 h 24 min

« En 2013 Nicolas Thoury racontait dans un drôle de petit livre, Fais-le, les affres de la sortie de l’école et des premiers contacts avec la vraie vie »

Pourriez vous m’indiquer les références de l’ouvrage svp.

cordialement

Mr Moinet

Naamol dit: 29 octobre 2017 à 17 h 44 min

«  Pourquoi des cours de gestion et de management ne permettraient-ils pas de compléter une formation qui pêche, tous le reconnaissent désormais, par son manque de préparation au monde du travail. » . Il paraît que ça change avec la HMONP… À voir pour compléter ce bel article

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