de Catherine Sabbah

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La république de l'Architecture
Demain tous urbains

Demain tous urbains

 

Ne cherchez pas les robots ni les voitures volantes. Gardez votre smartphone à la main. La ville sera demain toute entière contenue dans ce petit appareil. Plus que les routes, les voies ferrées ou les fleuves, les réseaux d’informations sont désormais les outils indispensables à la survie en milieu urbain.  

 

Il y a toujours un européen ébahi, comme en arrêt, devant le ballet des foules pressées qui s’agglutinent et se défont au carrefour de Shibuya à Tokyo. Pourquoi tant de hâte ? Où vont ces dizaines de milliers de piétons à toute heure du jour et de la nuit dans cette ville dense, bruyante, la plus vaste au monde avec près de 30 millions d’habitants. Un portable à la main, un casque sur les oreilles, ils vivent, ce sont des urbains et leur nombre augmente à toute vitesse. Tous les jours, la croissance mondiale des métropoles avale une centaine de kilomètres carrés de terres agricoles, la taille de Paris. L’espace ne manque pas pour accueillir les migrants qui quittent leur campagne. Malgré cette fièvre, d’ici à 2030, disent les démographes, la surface construite de la planète n’occupera qu’1,5% des terres émergées. Mais sur ces 1,5 petits % s’entasseront cinq milliards d’humains. Voilà l’équation dont la résolution impossible se lit déjà dans de nombreuses mégapoles d’Amérique du sud ou d’Afrique à la fois étouffantes et inégalitaires, effrayantes et magnifiques, sclérosées et en plein développement.

Dans quelle ville vivrons-nous demain ? Des peintres, des dessinateurs et des auteurs de science-fiction ont, depuis des décennies, mis cet avenir en mots et en couleurs. Etaient-ils visionnaires ou est-ce nous qui manquons d’imagination? Le nombre d’inventions tenant du rêve il y a encore un demi-siècle devenues réalité depuis, est, en tout cas, frappant La voiture électrique, Internet, le téléphone portable… et le plus immédiatement visible, la forme de nos villes hérissées. La poussée verticale, semble la réponse la plus logique à la convergence vers les centres. Les terreurs nées de la destruction du World Trade Center à New York, le 11 septembre 2001, ont calmé les ardeurs des constructeurs, mais pas pour longtemps. Les projets ont repris de plus belle, quelques mois seulement après ces attentats remettant au gout du jour des utopies ancestrales modernisées. Celle de la ville verticale, empilant au même endroit toutes les fonctions urbaines et humaines, dont les habitants n’auraient quasiment plus besoin de sortir. Celle aussi de la ville à la campagne préservant les ressources et évitant l’étalement urbain. Le promoteur chinois, Broad Sustainable Buildings, a même posé en juillet dernier la première pierre d’un tel projet à Changsha dans la province de Hunan, finalement arrêté par le gouvernement. Il comptait construire en un an, une tour de 838 mètres de haut. Un million de m2 de bureaux, de commerces, 4500 appartements, un hôpital, une école, une ferme, des théâtres des salles de sports, le long d’une route de 10 kilomètres menant du sol au 170ème étage, de quoi faire vivre ensemble 30.000 personnes, « du berceau au cercueil ». En 1956, sur le même principe, l’architecte américain  Frank Lloyd Wright avait déjà dessiné la « One mile tower », restée dans ses archives et il ne fut pas le seul à imaginer des tours sans fin…

 

 

Les forêts de tours étendues à perte de vue à Tokyo, Sao Paulo ou dans les villes chinoises répondent théoriquement à l’urgence de loger de plus en plus de monde. Mais  les plus grandes et les plus belles existent surtout pour satisfaire les aspirations de leurs mécènes : de riches entrepreneurs ou, bien plus souvent, les grandes compagnies nationales, de gaz ou de pétrole, ou les Etats eux-mêmes. L’usage de ces bâtiments, un prétexte finalement, ne pèse guère dans le choix de leur construction. La course à la hauteur, dont le record de 828 mètres appartient depuis déjà trois ans à l’immeuble Burj Khalifa à Dubai, est une permanente démonstration de puissance financière et technique, un outil de marketing territorial. Bien peu représentatif à l’échelle mondiale, mais proche de nous, le débat sur la hauteur à Paris a déjà émergé de la campagne municipale. Pour les uns, il faut combattre une pollution du paysage, pour les autres, il s’agit bien d’inscrire la France et Paris, via des exploits techniques ou de l’audace architecturale, dans une compétition au moins européenne.

Pourtant, même s’ils créent une image , un logo comme la voile gonflée de l’hôtel Burj Dubai, la sculpture du Guggenheim de Bilbao ou un repère comme the Shard désormais à Londres, ces collections d’objets magnifiques et gigantesques ne font pas une ville. Alors qu’est-ce qu’une ville? Le Philosophe Olivier Mongin ne s’en tient plus ni aux limites administratives ni à la gouvernance politique. Il ne s’attache ni au partage des risques  ni à la mutualisation des services, ni enfin au patrimoine ancien ou récent. Aucune des définitions classiques ne correspond plus au phénomène urbain en pleine mutation. «La ville européenne ne dit plus grand chose de moderne sur le sujet. La mondialisation contemporaine passe par les capitales des pays émergents. C’est dans l’habitat informel que se joue sans doute l’avenir», pense-t-il décrivant la ville rampante, Los-Angeles aux habitants mobiles, les villes pieuvres à la croissance endogène comme Sao Paulo au Brésil. Il cite aussi les villes Etat dont Dubai ou Singapour sont les archétypes: construites sur mesure sur un petit territoire, léchées et domestiquées. Leur fonctionnement non démocratique n’en fait pas des modèles. Bien plus prometteuses sont les « villes tremplins », de bric et de broc, de tôles et de parpaings, agglomérées autour des centres anciens, «dans lesquelles règne une forme d’anarchie, au sens d’un ordre sans puissance dominante ; sans l’Etat, même, dont ni les subsides, ni le contrôle n’atteignent plus ces territoires mal-identifiés et mouvants », constate le sociologue Michel Maffesoli. Ces laboratoires d’intégration décrits par Doug Saunders dans son ouvrage les migrants fabriquent le monde  apportent une lecture qui nous rappelle quelque chose… : les faubourgs de Londres  à l’aube du XXème siècle dépeints par Jack London ou ceux de Paris par Eugène Sue n’avaient rien à envier aux bidonvilles, favellas, shantytowns qui peuplent le monde et abritent un urbain sur trois, si l’on en croit les experts des Nations Unies.

Le bidonville Sao-Paulo, à deux pas des gated communities pour super-riches.

Le bidonville Sao-Paulo, à deux pas des gated communities pour super-riches.

L’époque fait toute la différence pourtant. Car si l’eau potable et l’électricité ne circulent pas toujours, l’accès à l’information est fluide. Grâce au milliard de smart-phones aux mains aussi des pauvres, la mobilité, un droit, mais surtout celui d’accéder à tous les autres, semble possible. « L’habitant des villes se décrit par son téléphone et sa paire de Nike, résume le prospectiviste Georges Amar et bientôt ses chaussures contiendront des cartes et lui indiqueront le meilleur itinérairdans sa smart-city ». «Il serait dommage de réduire les enjeux sociologiques au seul  volet technique, tempère Paul Voinot, professeur d’urbanisme et d’aménagement à l’université Louis Lumière de Lyon. Le mot smart se traduit de plusieurs manières : il signifie bien habillé, poli, clinquant, et aussi, malin ». Malins, rusés, débrouillards, mobiles, ainsi sont ces citadins qui font taire les cassandre d’hier. Non l’hyper-connection ne les a pas isolés, elle a au contraire fait exploser les mobilités puisqu’un téléphone à la main, il devient possible de tout faire partout. Non, l’usage des nouvelles technologies de la communication n’a pas pour seul effet de créer de la ségrégation puisque le plus grand nombre y a accès pour se parler, pour se déplacer, se localiser, payer…

Trouées de toute part par la traditionnelle tripaille souterraine de transports, de tuyaux d’eau, de câbles, la ville est désormais aussi traversée par d’invisibles flux d’information. Depuis l’affichage des horaires des bus, jusqu’aux réseaux sociaux alimentés par des usagers de tout, en passant par la communication des services publics, les données clignotent en temps réel sur des dizaines de milliers d’écrans. Ils affichent des chiffres aussi variés que la durée des embouteillages, le taux de dioxyde de carbone dans l’air, le nombre de kilowattheures consommés pour faire griller une tartine, combien de temps il reste à faire la queue, le prix d’un billet d’avion ou les cours de la bourse… «A quoi servent-elles ? Rendent-elles les villes plus intelligentes ? Et par rapport à quoi ? Interroge Bruno Faivre d’Arcier, chercheur au laboratoire d’économie des transports au CNRS. Est-ce qu’armés de plus d’informations, les citoyens feront de meilleurs choix ? ».

C’est l’hypothèse optimiste et le pari partagé par les autorités publiques des villes et les directions privées de grands groupes comme IBM ou Cisco associés à des opérateurs de télécommunications. Ils ont bien compris que l’information sera de plus en plus stratégique dans la ville où attendre ou ne pas comprendre procure un sentiment d’angoisse insupportable. Ces industriels prennent aujourd’hui position sur le champ urbain. Ils développent des plateformes technologiques et leurs contenus, jusqu’à faire de l’ombre aux représentants traditionnels du service public peu à peu distanciés. Encore présentes, sinon puissantes en Europe, les collectivités publiques n’ont parfois plus aucun pouvoir ailleurs face aux investisseurs privés pour qui la terre,  la pierre, et la rente associée demeurent des valeurs sûres. A qui appartiennent les villes ? A des banques, des fonds d’investissements, d’autres pays parfois qui en espèrent une rentabilité. Pour Isabelle Baraud-Serfaty chercheur à Sciences-Po, cet appétit a pour conséquence la transformation des « actifs », les immeubles, les musées, les stades, les logements… en produits financiers. Cette titrisation et la privatisation progressive de certains espaces publics s’explique par l’assèchement dramatique des finances publiques. Si elle choque en Europe, elle est habituelle ailleurs. La High-Line de New York, cette jolie promenade perchée sur une ancienne voie de chemin de fer a été financée par des fonds privés mais son usage est public. Au contraire, des quartiers entiers, de Londres à Lagos en passant par Dubai sont aménagés, dans des faubourgs rénovés, sur des terrains vierges, voire sur la mer, par des groupes privés. Ils en définissent les contours et en choisissent les habitants par la simple typologie des bâtiments qu’ils y construisent et le prix qu’ils les vendent. Cette ville là, tout sauf informelle, est un terrain d’entre soi réservé à des happy-fews qui se satisfont de vivre, travailler (parfois) et consommer du luxe sur place.  Entre le ghetto de riches et le ghetto de pauvre, le défi est de construire une ville durable. C’est à dire… Vivable.

 

 

 

 

Cette entrée a été publiée dans Bavardages, Hors les murs.

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commentaires

3 Réponses pour Demain tous urbains

des journées entières dans les arbres dit: 18 novembre 2013 à 13 h 31 min

« La forme d’une ville »…
Excellent sujet, merci de l’avoir traité avec autant de voies d’exploration.
L’aide au déplacement dans ces « smart cities » que permettent les outils technologiques comme les smartphones, a un caractère universel, mondialisé, comme peut l’être la résolution du problème topologique des 7 ponts de Königsberg.
Pourtant, l’hétérogénéité du  » lieu » de ces villes du futur déjà là, des conditions d’adaptation géographique, et partant, pourquoi ne pas miser sur les politiques d’aménagement du territoire ?, devraient heureusement en limiter le caractère uniforme et mondialisé, voire inhumain.

des journées entières dans les arbres dit: 21 novembre 2013 à 20 h 13 min

Un truc -enfin, c’est tout bête, c’est P. Assouline avec son billet un peu  » .erdique » sur Debord- , me fait penser qu’il manquait « la vision situationniste de la ville ». Enfin, quand on dit  » ville », c’est déborder le sens; l’utopie de Babylone, voilà qui reste situationniste. Irréaliste.

http://www.nsl.ethz.ch/disp/reviews/151/151_bord.pdf

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