de Catherine Sabbah

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La république de l'Architecture
Ces tours, quelles crâneuses!

Ces tours, quelles crâneuses!

Il faut savoir terminer une tour. Par un toit plat, une forme oblongue, un creux, une résille coiffant le vide, un rayon de lumière, une aiguille… Les architectes rivalisent d’imagination pour faire remarquer leur chef d’oeuvre. Car c’est bien l’image de ces têtes perchées sur leur long cou que l’on retient. Elles découpent la skyline d’une ville. Justement parce qu’il se voit bien et de loin, c’est le haut que l’on dessine avec le plus de soin. Il y a, coiffant ces géantes, des auréoles de lumières, des couronnes, des voilettes, des hauts de forme ou des casquettes, des éoliennes qui servent surtout de girouettes. Le One financial Center à Shanghai a même un trou en pleine figure, ce qui lui a valu le surnom pas très flatteur de décapsuleur. Il y a parfois là-haut un héliport une terrasse ou une piscine mais  le plus souvent, une forêt d’antennes.

Les capacités techniques des matériaux  offrent aux concepteurs  le loisir d’aller tout au bout de leurs idées. Jusqu’à 828 mètres pour le record détenu depuis trois ans par Burj Kahlifa le géant de Dubai. Il sera battu, questions de mois ou d’année. Mais quel record au fait? Comment mesure-t-on la hauteur d’une tour et quelle est exactement la teneur de la performance?

Le gendarme qui homologue ces prouesses se trouve à Chicago, dans la ville berceau des Gratte-ciel. Le Council for Tall Building and Urban Habitat (CTBUH) rassemble tout ce que la planète compte d’ingénieurs, architectes, experts, étudiants, sérieux praticiens ou passionnés un peu cinglés, décidés à explorer l’espace en gardant les pieds sur terre. Cet organisme  parcourt le monde, un mètre à la main, et décerne la médaille du plus haut bâtiment. Mais histoire de ne vexer personnes, il a mis au point  une flopée de sous-titres. Il y a ainsi le plus haut bâtiment résidentiel, le plus haut bâtiment mixte, le plus haut immeuble de bureaux, le plus haut en béton, le plus haut en acier, le plus haut étage habité, le dernier plancher… La dernière catégorie en date ne manque pas d’humour. Les experts ont remarqué que si les immeubles bandaient leurs muscles pour grimper toujours plus haut, leur cerveau était souvent tout petit, leur tête  même fréquemment pleine de vide. Filant la métaphore, ces experts ont mis au point la palme de la prétention, baptisée « Vanity Height », correspondant à la part inutile de la hauteur d’un gratte-ciel. Le prix du plus crâneur revient au  Burj al Arab, le fameux hôtels de Dubai gonflé, comme une voile sur la mer, c’est le cas de le dire avec 39% de vent. Seconde grande coquette,  la Bank of America, soit disant le bâtiment le plus « durable » de New York, dont 34% de la hauteur n’abrite aucune surface utile. The Shard à Londres n’est pas mal placé avec 20% de pure frime. Au total, le CTBUH a calculé que ce nouveau classement exclurait de la catégorie des « super-talls », plus de 300 mètres, 61% des buildings qui prétendent aujourd’hui à cette appellation. La « prétention » de la plus haute tour du monde atteint 244 mètres, soit la taille des plus élevés des immeubles d’Europe. Cinq des dix plus poseurs se trouvent dans les Emirats Arabes Unis. Il est vrai que chez ses super-riches, la rentabilité n’est pas la première des priorités.

La tendance ne date pas d’hier. La course à la hauteur remonte aux cathédrales si l’on veut aller loin. Et plus récemment  aux années Trente à New York. A l’époque, les architectes imaginaient même de savants  stratagèmes pour prendre l’ennemi de vitesse: la totalité du toit cranté du Chrysler Building recouvert d’acier réfléchissant fut assemblé à l’intérieur du gratte-ciel. Il suffit ensuite de quelques heures pour  hisser ses sept niveaux, les fixer et clouer le bec à  la Manhattant Bank candidate au record des 300 mètres. Las, quelques mois plus tard, l’Empire State Building coiffait tous ses concurrents avec ses 381 mètres et un titre intact pendant 40 ans.

« Le design c’est le design et il n’y a pas d’intention de tricher« , répondent les architectes aux critiques du CTBUH. Renzo Piano a par exemple expliqué que sa tour devait  disparaître dans le ciel et que sa forme s’inspirait du clocher des églises… Pourtant, difficile de croire à une simple question d’échelle et de belles proportions, lorsque l’on sait ce que cette compétition de cour de récré recouvre d’enjeux économiques pour les villes. Les tours sont devenues des outils de marketing territorial et urbain qui commencent à compter, pour attirer les touristes, autant que le patrimoine.

Cette entrée a été publiée dans Bavardages.

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commentaires

3 Réponses pour Ces tours, quelles crâneuses!

Polémikoeur. dit: 17 octobre 2013 à 13 h 26 min

Orgueil absurde de mauvais Pieds-Nickelés,
édiles, urbanistes et architectes ligués
contre la qualité de la vie dans la ville humaine !

des journées entières dans les arbres dit: 10 novembre 2013 à 18 h 21 min

Oui, quelles crâneuses ces tours.
Au-delà de la technique, qui doit s’effacer, ou de l’utilitarisme urbain, quel panache, quel défi à la pesanteur et aux éléments…

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