de Catherine Sabbah

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La république de l'Architecture
Au ciné à la Cité ou un bon prétexte pour reviser ses classiques

Au ciné à la Cité ou un bon prétexte pour reviser ses classiques

La Cité de l’Architecture et du Patrimoine inaugure un cycle ciné-cité ou comment dialoguent la ville et le cinéma. Au programme, un film et un débat, une fois par mois,  ou comment dialogueront Thierry Paquot et un architecte. Pour commencer, un morceau de choix, Le Rebelle, un long métrage de King Vidor, fidèle adaptation de the Fountainhead, (la source vive) best seller écrit par Ayn Rand en 1938, qui signe aussi le scénario de ce film dix ans plus tard. Face au « philosophe urbain », en grand témoins, Alain Sarfaty. Le choix n’est  pas innocent,  pour commenter un film dont l’action se déroule dans un New-York de gratte-ciels à colonnades et à frontons néo-classiques, où le mouvement moderne peine à s’imposer.

Viré de son école avec mention « ne deviendra jamais architecte » Le beau Howard Roark alias Gary Cooper, , commence par travailler pour une âme damnée dans son genre, génial mais incompris et ruiné (il s’agit de Cameron allias Sullivan, l’inventeur des gratte-ciels qui meurt dans ses bras en lui intimant de ne jamais oublier que de la fonction découle la forme… Form follows function, La formule est restée).

Le jeune homme  avale de la vache enragée pendant des années.  Opposé à tout compromis, il repousse les suggestions de ses clients soucieux du gout du public ou de ce qu’ils croient en connaître. En refusant de rajouter une corniche ici, un fronton là, l’architecte se condamne à la ruine, condition  qu’il accepte, le sourire aux lèvres, heureux de résister.  Finalement repéré par un puis deux puis dix admirateurs, il touche à une certaine gloire, sur fond d’amour sacrificiel,  sans trahir ses idéaux. Jusqu’au jour où…  Jaloux de sa vision d’artiste, il pousse son intégrité à dynamiter l’un des ses bâtiments, (du logement social) « massacré » par ses commanditaires.

Le plaidoyer de 6 minutes de l’architecte, seul, devant un tribunal, qui  l’acquitte, achève de perdre le spectateur. Faut-il défendre ce qui semble être un égoïsme absolu au nom de la pureté d’un art? Ou bien hurler avec la foule qui l’accuse?  C’est bien King Vidor qui parle  d’une Amérique ultra-individualiste. Aux côtés d’Ayn Rand, (née en Russie et intrinsèquement anti-communiste), il défend « l’objectivisme », une philosophie qui refuse toute compromission, fut-elle en faveur d’une avancée sociale. C’est surtout le statut de l’artiste, architecte ou pas (Je l’ai créé, je l’ai construit, je l’ai détruit), que Vidor interroge dans ce film. En le plaçant au coeur d’une société bêlante, menée par un journal, the Banner, de la pire presse de caniveau qui soit, si effrayée par le talent qu’elle tente de le détruire.Il fut reproché au film de servir une idéologie fascisante. Au contraire, Roark-Vidor, oppose la démocratie au  communisme et au fascisme, en repoussant  tout embrigadement des masses, mais il abhorre tout autant ce qu’il nomme la mobocratie ou la dictature de la médiocrité du peuple…

Comme le fait remarquer  Thierry Paquot lorsque les lumières se rallument, « les rares architectes croisés au cinéma sont représentés par leur statut social, leur veste en tweed, leur Saab et leur maîtresse, jamais par leur travail« . Pas (encore?) de série d’ailleurs dont le héros barbu à lunette rêverait d’une autre ville…  Au contraire, le film qui campe  Howard Roark, inspiré -avec beaucoup de liberté et d’approximation- du célèbre architecte américain Frank Lloyd Wright le montre sans arrêt penché  sur sa table à dessins. Plans, maquettes ou chantiers apparaissent plus de 250 fois à l’écran. La ville en construction est omniprésente, comme émergée via les gratte-ciels élancés, propres et modernes, du caniveau ou de la fange urbaine qui leur préexistaient. Est-ce pour autant un film sur l’architecture?  Ou bien l’architecte par son  statut de créateur au service de la société n’est-il pas le personnage idéal porteur d’une insoluble contradiction?

Le rusé Alain Sarfaty n’est pas tombé dans le piège que lui tendait, son interviewer. Celui de se comparer, lui et ses chapeaux blancs ou son métier, au héros du film ou de disserter sur l’architecture comme art ou comme pratique.  Sarfaty a lancé quelques idées peut-être inspirées par le film, ou peut-être pas. Il a plaidé pour le compromis, mal vu en France et pourtant nécessaire, à condition que l’architecte ne soit pas un simple prestataire de services. Il a fustigé la critique jamais indépendante et peu intéressée à la réalité de la pratique. Un petit coup de pied au passage à la formation initiale, car la pratique, les  étudiants ne l’apprennent pas non plus dans les écoles. Il a dénoncé le mythe de l’histoire de l’architecture, celui de bâtiments et de villes finis, une théorie bien souvent construite à posteriori et regretté enfin que le film de King Vidor s’achève sur la construction d’un bâtiment tombeau, que l’architecture finalement, dialogue souvent avec la mort.

Il faudra assister aux prochaines séances pour vérifier l’intérêt de ces débats. Faut-il parler d’un film d’architecture? d’architecture et/ou de cinéma? Ou de ce que l’architecte pense du film qui parle/ou pas d’architecture? ?

Ne serait-il pas plus intéressant de prendre  la ville comme un personnage de cinéma, de comprendre si l’architecture peut sortir du décor? Cette première édition s’est un peu cherchée parce qu’elle n’a pas su éviter le piège tendu par le film de King Vidor. La perche était trop belle de l’architecte héros  (le seul, dit Thierry Paquot, de l’histoire du cinéma), d’un film dont l’architecture n’est pas le sujet. Cette contradiction aurait au moins pu être soulevée.

Françoise Hélène Jourda, chantre du développement durable viendra parler en novembre de Quelquepart, quelqu’un, un film  de Yannick Bellon sorti en 1972. Et Jacques Ferrier nous dira peut-être si La tour Infernale (Jean Guillermin, Irwin Allen 1974) peut-être qualifiée de sensuelle. L’autre avantage de ces séances, c’est que ces films ne sont visibles nulle part ailleurs et qu’à la Cité, le ciné c’est gratuit.

Cette entrée a été publiée dans Films, Hors les murs.

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commentaires

2 Réponses pour Au ciné à la Cité ou un bon prétexte pour reviser ses classiques

Polémikoeur. dit: 7 octobre 2013 à 10 h 43 min

Mince, ne voilà-t-il pas que les Républiques s’emmêlent,
que celle du ciné piétine celle de l’archi ?
Ouf, non, rien qu’une actu cultu un peu spéciale !
Actu, actu, c’est vite dit quand le sujet
est illustré par une histoire qui ramène
près d’un siècle en arrière.
Une façon de remettre du ciné à Chaillot ?
Difficulté existentielle de l’architecture
entre carnet artistique et cahier technique ?
Entre chef-d’œuvre et commande ?
Légobriquement.

Pergame dit: 11 octobre 2013 à 18 h 17 min

1ere lecture, 1er commentaire. J’ai failli venir a la projection, mais il faut faire des choix ! Je n’ai pas vu ce film qui semble etre un classique de la filmographie architecturale (qq m’a avoué l’avoir deja vu 5 ou 6 x). Ce que je retiens de ton texte (il faut faire un choix !…), c’est la question du « compromis » en architecture. Qu’il soit mal vu constitue-t-il une specialite française ? Pas certain : l’ecole suisse, hollandaise ou japonaise, pour ne citer qu’elles, ne me semblent pas d’une souplesse exemplaire. Il est vrai qu’elles sont servies par une qualite d’execution remarquable. Ce point renvoie au fosse « culturel » qui existe (et persiste) entre les acteurs. Culture au sens premier, mais les interets sont aussi le plus souvent divergents. La notion de « projet » est fondamental. La ou l’archi va voir un processus d’elaboration collaboratif du concept à la livraison (et l’inscription dans le paysage urbain), d’autres intervenants pourront considerer le projet comme un produit comme un autre, inscrit dans un processus commercial et financier. Les temporalites sont totalement differentes. L’architecte (on parle de celui qui est confronte a la notion decompromis et qui veut faire « oeuvre ») sera responsable de sa contribution a la beaute de la ville pendant des annees (50 ans aujourd’hui ?). Par ailleurs, l’histoire de l’architecture est peuplée de cas ou l’archi a eu raison de ne pas ceder au compromis. Peut-etre faut-il distinguer le non compromis de l’intransigeance, ou de l’aveuglement maladif. Le compromis et la compromission ? Bon… Tout ça ns emmene loin et j’ai plutot envie de decouvrir ton blog !

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