de Catherine Sabbah

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La république de l'Architecture
Aravena, pourquoi tant de haine?

Aravena, pourquoi tant de haine?

Trop beau, trop jeune. Il n’aura fallu que quelques jours pour que le mythe naissant s’effondre. En France on n’aime pas les winners. Ou plutôt, on voudrait qu’ils soient détachés des contraintes politiques et financières, tout entiers dévoués à leur cause. En architecture, comme ailleurs, seuls des puristes désintéressés, désincarnés auraient ainsi droit d’être portés au pinacle. Les autres sont dézingués dans la semaine. 
Désincarné, le nouveau Pritzker Prize, Alejandro Aravena ne l’est certes pas. Les premiers commentaires qui ont suivi l’annonce de sa récompense ne portaient d’ailleurs pas tous sur son travail. D’abord parce que peu le connaissent, ensuite parce que ce Chilien de 48 ans semble avoir une conscience très aigüe (les quelques photos qui tournent en boucle en témoignent) du charme que son physique peut opérer. Dans la conférence Ted qu’il a donné en 2014, il porte une chemise à peine repassée, son pantalon tirebouchonne sur la tige de ses bottes, mais c’est sa coiffure, faussement en vrac, qui  fait tout le style de ce beau gosse latino. 
Désintéressé, il ne le serait pas non plus,  et cette fois malgré les apparences. Les jurés du Pritzker, (le simili Nobel de l’architecture, mieux vaut préciser car personne en dehors du milieu ne connaît… )  comme ceux qui ont nommé Aravena commissaire de la 15ème biennale de Venise qui débutera en mai prochain, comme la plupart des articles laudatifs parus depuis, insistent pourtant sur son travail et ses propos simples (les grincheux disent simplistes), sur l’urbanisme social et sur sa «trouvaille », mise en œuvre pour la première fois à Iquique, au Chili. Plutôt que de construire des logements sociaux classiques, en périphérie de cette petite ville (à l’échelle de l’Amérique du sud), l’architecte avait en 2004 imaginé des maisons de 40 m2 sur des parcelles situées dans des zones denses, pouvant en contenir le double. Aux habitants de faire le reste, et d’agrandir à leur guise, et surtout selon leurs moyens, ces espaces, forcément en phase avec leurs usages. Le «modèle » qui tient plus à la démarche qu’au résultat formel puisque décliné par des particuliers, a été reproduit à maintes reprises jusqu’au Mexique.  L’idée n’est pas totalement nouvelle de miser sur l’inventivité débrouillarde et efficace et la participation des habitants des bidonvilles. Elle a été développée de longue date sur ce continent et au plus près d’Aravena, au Chili par Fernando Velasco à partir du milieu des années 60. Aravena a fait de cet urbanisme social l’un des supports de sa communication. Ce n’est sans doute pas un hasard s’il résonne aujourd’hui d’un écho mondial : la question des migrations vers les villes et du logement des réfugiés, arrivés de l’intérieur ou par delà les frontières se pose désormais, y compris en Europe. Elle risque de devenir envahissante.

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Beaucoup plus jeune que la plupart de ses co-lauréats du Pritzker, (Frei Otto est mort en 2015 à 89 ans avant d’avoir eu eu le temps d’aller chercher sa médaille et ses 100.000 dollars), l’architecte chilien s’est fait remarquer pour d’autres  bâtiments, notamment  pour l’Université catholique du Chili. Bien qu’il proclame que « le point de départ de (ses) projets est aux antipodes de l’architecture » et qu’il parle davantage (faussement modeste?) d’économie et de bon sens, la qualité de son trait et des espaces qu’il conçoit saute aux yeux.  Toujours avec des mots simples, qui ont le don d’énerver ceux qui ne parlent qu’en concepts, il prend soin de justifier ses choix formels. Comme dans le centre d’innovations de l’Université dont il illumine l’intérieur en en vidant le coeur, tout en protégeant le bâtiment du soleil brulant par des façade opaques trouées de grandes percées.

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Centre d’innovations/ Université catholique.

 

 

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Département de mathématiques université catholique

Que lui reproche-t-on finalement? Les critiques ne sont pas toutes de même nature. Aravena  ne cite guère ses illustres prédécesseurs et les expériences menées notamment dans les années 70 par un autre architecte chilien, Edwin Haramoto. Plus grave, aux yeux de ses détracteurs, son urbanisme repose plus sur la méthode constructive que sur la forme urbaine peu subtile et peu évolutive qu’elle peut engendrer « digne d’un Siedlung de cinquième catégorie ». Enfin ses logements emprunteraient  « le plus mauvais à la maison individuelle et au grand ensemble » au risque de rejoindre «nombre d’architectures destinées à résorber l’habitat insalubre et qui s’avèrent rapidement pires que l’habitat qu’elles devaient remplacer ». Au moins parle-t-on là d’architecture. En oubliant de préciser que les architectes sont finalement peu nombreux à se pencher sur ces questions vitales -mais bien éloignées des réalités européennes- et qu’une esthétique formelle n’est pas forcément le premier objectif de ce combat mené avec les moyens du bord. Aravena a surtout le tort  de s’être adressé, pour mener à bien le projet d’Iquique à un riche groupe pétrolier, le bien nommé Copec, entré à cette occasion dans le capital de son agence Elemental à hauteur de 40%. La petite structure serait ainsi devenue le bras armé du grand capital.  Son plus gros client, l’Université –d’obédience libérale- possèderait également une part de son entreprise.  Les Français sont-ils vraiment les mieux placés pour juger de ce type d’alliance ? Cohérents jusqu’à en être suicidaires, la plupart des architectes ont récemment froncé le nez et fait capoter le projet d’ouverture du capital de leurs agences, proposé dans le projet de loi Macron, au prétexte de protéger la création architecturale, mais au risque de faire mourir, à terme, leur profession en plein marasme économique .  A-t-on (on le devrait!) de la même façon qu’on observe à la loupe le parcours et les comptes en banque de ce nouveau personnage public, épluché la nature des clients et des actionnaires de Jean Nouvel, Zaha Hadid, Richard Rogers ou Frank Gehry. Alejandro Aravena souffre sans doute d’un succès arrivé trop tôt et trop vite que l’on a vite fait de mettre sur le compte de ses réseaux et de son ambition. Intervenant à Harvard, récompensé à maintes reprises par des prix internationaux, siégeant dans de prestigieux jurys, y compris celui du Pritzker plusieurs années de suite, il a certes eu le temps de tisser des liens avec ses pairs comme avec de futurs clients. En 2015, il a été choisi pour concevoir un ensemble sur le site de la fondation Jan Michalski à Montricher en Suisse et à Shanghai des bureaux pour Novartis.

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Novartis-Shanghai

Et alors? Sauf à considérer qu’une agence d’architecture n’est pas une entreprise (un travers bien français), pourquoi faudrait-il que ces organisations COMMERCIALES (excuse my French!) végètent dans des garages ? Il fut un temps ou le milieu architectural français ne jurait que par la commande publique taxant d’affairistes ou de faiseurs ceux qui osaient frayer avec des promoteurs, pire, avec des foncières, ces suppôts de la finance. Une époque révolue que les moins de trente ans bla-bla-bla… L’Etat et les collectivités n’ayant plus un sou pour financer leurs équipements, il a bien fallu aller chercher ailleurs, approcher le secteur privé sans se boucher le nez et accepter l’argent sale de l’immobilier, construire des bureaux et des logements privés. Ô surprise, certains y ont trouvé leur(s) compte(s) et même des maîtres d’ouvrage pas tous obtus. «Plusieurs combats doivent être gagnés et plusieurs frontières sont à repousser afin d’améliorer la qualité de l’environnement bâti et par conséquent la qualité de vie des gens, c’est ce que j’aimerais faire lors de cette 15ème édition» (de la biennale de Venise) a déclaré Aravena. Qui n’aurait pas envie d’y croire? Pour y parvenir, autant aller chercher l’argent là où il est.  Même si on sait bien que ce n’est pas lors des fêtes de la Cité des Doges que se change le cours du monde et surtout pas celui des plus démunis, nous nous y précipiterons tous, et moi la première, pour observer le phénomène…

Cette entrée a été publiée dans Biennales, L'édifiant architecte.

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commentaires

6 Réponses pour Aravena, pourquoi tant de haine?

Galvez dit: 21 janvier 2016 à 18 h 55 min

Juste une petite précision.
En France, nombreux sont les promoteurs qui laissent des quartiers entiers sans finir se déclarant en faillite et laissant les futurs occupants sans logement.
Au Portugal et en Grèce (En Europe, il me semble), les particuliers ne finissent pas leur chantiers, pour ne pas payer de taxes. Donc non, ce type de problème est on ne peut plus présent en Europe. Attention à cette législation très détournée en FRANCE: – celle relative au code de l’urbanisme article R462-1 qui dit « les travaux sont achevés lorsque tous les travaux soumis à permis de construire sont réalisés, en particulier les enduits extérieurs, les peintures extérieures, les clôtures et plantations si elles sont mentionnées sur l’arrêté de permis de construire »
– celle au sens de l’aspect fiscal en application à l’article 1406-1 du CGI qui dit  » la notion d’achévement des travaux au sens fiscal s’entend de locaux utilisables, c’est à dire, notament pour lesquels le gros oeuvre, la maçonnerie, la couverture, les fermetures extérieures et les branchements sur les réseaux extérieurs sont terminés.
La DGI ayant pour « habitude » de se référer à celui de l’urbanisme pour établir le recouvrement des taxes foncières. RAvie d’avoir enfin trouver un avis qui prend la peine de reprendre et compléter notre article: https://archihebdo.wordpress.com/2016/01/21/jesuisaravena/

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