de Catherine Sabbah

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La république de l'Architecture
A l’école des arts de Fontainebleau, études et variations in blue Minor

A l’école des arts de Fontainebleau, études et variations in blue Minor

 

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Mon coeur battait si fort dans le jardin anglais aux ombres amples et généreuses… Sur la calme ligne d’horizon de la Cour de la Fontaine, la fenêtre était pleine de grâce… Le poids qui pèse sur les épaules de cette statue du Jeu de Paume n’enlève rien à mon transport… L’ombre portée après le déjeuner n’empêche pas la pompe de ma silhouette…Une couleur, une attitude, un motif, un partie du château de Fontainebleau et un mot clef, voilà le programme… Avec le loisir d’en faire un délicieux cadavre exquis.
Six groupes d’étudiants avaient une semaine pour tirer de ces possibles haïkus un projet d’architecture. Constructible? Non. Réaliste? Non plus. Raisonnable? Surtout pas… Habité en revanche… ça oui. D’audace, d’humour, de poésie, de profondeur même… Et une semaine pour inventer une idée, la représenter en 2 et 3 dimensions et choisir les mots pour la défendre.
Les 24 chanceux soumis à cette épreuve viennent d’universités américaines, russes, chinoises, mexicaines… Depuis 1921, la Fondation des écoles d’art américaines de Fontainebleau a pour mission de mieux faire connaître la culture française à des étudiants étrangers dans les domaines de la musique et de l’architecture, en même temps si possible. Le pianiste Philippe Bianconi en dirige le Conservatoire de musique depuis 2014. Anthony Béchu, architecte, veille depuis 8 ans aux destinées de l’école des Beaux-arts. Repérés parmi les meilleurs de leurs promotions, les futurs architectes gagnent six semaines en France, dans la ville royale, une balade à Paris et un mois d’ateliers, de travail individuel puis en groupe, guidés par des architectes, des urbanistes, des paysagistes et des scénographes. Tous les vendredis soirs une charrette, tous les samedis matin, un jury.
Le 18 juillet, ils présentaient leurs «projet» d’architecture. Et la veille, à écouter leurs professeurs, Antonio Frausto (associé de l’agence Arte-Charpentier), Mireille Roddier (professeur à l’université de Michigan à Ann-Arbor)  et Amandine Gallienne (coloriste), le résultat n’était pas assuré. On aimerait savoir s’ils s’y sont mis la veille ou géraient leur stress depuis une semaine, se sont épiés ou serré les coudes, s’engueulent ou rongent leur frein, s’épanouissent dans la création… Les profs sont bienveillants mais pas complaisantset observent leurs élèves se débarrasser (au moins pour quelques jours) de leurs égos, de leurs habitudes, des logitiels qui les ont configurés.  Au matin, les 6 maquettes sont là en tout cas, rangées dans un ordre précis puisque la consigne obligeait aussi à tenir compte de son environnement. Des bâtiments? des villes? des skylines? Rien de tout ça. Une compréhension de l’architecture, pas forcément théorique, ni toujours hors-sol. Une interprétation d’éléments parfois basiques, les fameux fondamentaux, une écriture libre, à condition de considérer l’autre et de le respecter.  Les explications -en anglais parfois teinté d’un accent lointain- ne sont pas toujours limpides. L’intérêt n’est évidemment pas d’aboutir à une forme précise, mais de profiter de cette occasion unique pour apprendre à réfléchir à un contexte, des contraintes et à dépasser ces éléments imposés, sans les ignorer. Chaque année, un musicien rejoint chaque équipe, dont la pièce au piano ou au violon anime parfois d’un air nouveau le discours structuré -même dans ce cadre- des architectes. Harmonie, rythme, répétition, motif, interprétation… après tout les uns et les autres parlent la même langue.

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Le titre souvent en dit long. «Fenêtre sur cour» par exemple résume tout simplement un étrange parallélépipède presque tout blanc d’un mètre de long sur cinquante centimètres de haut et de large, ajouré de manière irrégulière. Un volume avec des fenêtres? Non. Une fenêtre en 3D née de l’étude minutieuse, dans la Cour de la Fontaine, de toutes les typologies d’ouvertures, ni tout à fait les mêmes, ni tout à fait autres. Les vues (y compris chez le voisin) y sont ménagées ou au contraire obstruées par un angle, un mur, cadrées par une toute petite ouverture ou élargies par des montants quasi invisibles, guidées par un couloir ou laissées à la libre promenade d’un oeil vagabond. On aimerait être lilliputien pour se glisser dans cette maquette, s’asseoir sur le rebord de cette grande fenêtre, laisser pendre ses jambes dans le vide et contempler. Ou au contraire du haut de sa grande taille observer cet objet qui tire sa puissance de la partie la plus stratégique, mais aussi la plus fragile, d’une construction. En face, se dresse une forêt de cheminées, détachées de leur oripeaux bâtis, des pièces qu’elles sont censées chauffer, des édifices qu’elles traversent. Elles semblent avoir pris vie, se dandinent -ou se débattent?- et figurent -peut-être- la skyline d’une ville chaleureuse ou livrée aux flammes. Plus rauque que lancinant, le violon qui accompagne cette composition, évoque à qui veut l’entendre ainsi, le souffle du feu, le bruit de la pelle des ramoneurs ou le rassemblement de forces isolées en une armée puissante. Attitude imposée: hostile.
Une troisième maquette joue avec les ombres portées, y compris sous le sol creusé par leurs dessins, d’objets que l’on aurait fait disparaître. Que reste-t-il alors? Dans le jardin anglais, fouilli et feuillu, sans perspective, l’ombre ne peut porter très loin, mais se veut plus présente que les statues elle-mêmes.
La quatrième fait serpenter une ébauche de grille (le motif) dans un jardin créé par ces hautes pousses noires. Elles dessinent un chemin, invitent au mouvement au lieu de bloquer le passage et imposent un rythme qui fait vibrer le paysage imaginaire. La cinquième reconstitue un front bâti dans la Cour Ovale en utilisant les ombres des bâtiments qui l’entourent. Sur fond d’une musique pop à l’intensité croissante jusqu’à l’explosion, la dernière équipe, «Paroxysm» a préféré un happening à un long discours et projette via une membrane élastique placée sous la maquette des pigments de couleur (consigne: impact) sur un mobile de papiers suspendus. Comme il se doit, l’expérience est un peu ratée, mais le coeur y est.
Que restera-t-il de ces recherches? Un film tourné par des étudiants «embeded», des maquettes qui prendront la poussière, et un formidable entrain. Jamais plus ces étudiants un jour architectes ne pourront ainsi laisser libre cours à une telle créativité sans enjeu ni véritable objet. Tous ces cracks connaissent-ils leur chance? « Ils s’en souviendront toute leur vie » , promet Anthony Béchu pas le moins enthousiaste de la bande.

Cette entrée a été publiée dans Hors les murs.

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commentaires

18 Réponses pour A l’école des arts de Fontainebleau, études et variations in blue Minor

Polémikoeur. dit: 23 juillet 2015 à 2 h 23 min

Sympa mais tout de même un poil excluant, non ?
Pas évident non plus de saisir un public
extérieur et non préparé à se voir confronté
à « l’épreuve ».
(« Private joke » : ciel, mon logis !).
En tout cas, toujours plaisant de se laisser
emmener en promenade dans un tel lieu.
Flâneureusement.

la vie dans les bois dit: 29 juillet 2015 à 12 h 25 min

Très étonnant ce brain storming pour jeunes archis en devenir. Le concept « habiter » a été ébauché, en somme. Cette expérience leur restera peut-être comme une construction d’eux-même avant tout.

Il aurait été interessant de savoir si une fois l’idée de maquette jaillie, le choix des matériaux pour la réaliser a été une « contrainte ». Ou s’ils ont du se contenter de ce qu’on trouve dans une salle d’arts plastiques du collège ( en banlieue, ou autre collège)

Ecole à l’américaine, mot américain. Skyline.
Un petit aperçu, comme ça, de ce que les imprimantes 3D ne pourront jamais donner, ni emprunter au balsa, au carton plume et autres petites fournitures.
http://blog.desmonts.net/wp-content/uploads/2012/02/marina_city_maquette_bertrand_goldberg.jpg

Ueda dit: 19 octobre 2015 à 17 h 21 min

Bon, eh bien, ne voyant rien venir de nouveau, j’ai fini par lire ce billet sur l’école des arts de Fontainebleau. J’y ai appris certaines choses qui ne m’ont pas fait plaisir.

Ueda dit: 26 octobre 2015 à 11 h 06 min

Ce blog est mort et enterré. Comme la République du théâtre.
Il va bientôt disparaître de la liste des Républiques de la culture.
Tant pis.

Adieu Catherine.

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