de Catherine Sabbah

en savoir plus

La république de l'Architecture
Mais si, on vous aime…

Mais si, on vous aime…

 

La médiathèque d’Anzin, Dominique Coulon et associés

 

 

Les Français seraient-ils allergiques à l’architecture contemporaine ? Ou plutôt que les Français, le « grand public », si tant est que l’on puisse définir cette somme d’individus aux avis non partagés et aux gouts éclectiques. A la faveur d’une exposition sur les choix de ce public, le palmarès Grand Public archicontemporaine organisé par le réseau des maisons de l’architecture, la cité de l’Architecture et du Patrimoine à Chaillot a jugé utile d’ouvrir le débat sur ce désamour présumé. Débat ? Plutôt une table ronde entre architectes et critiques (eux-mêmes architectes) d’un côté, de l’autre, dans la salle, le grand public au nombre de 3.  La salle n’était pas vide certes non, mais s’y pressaient surtout des architectes, des maîtres d’ouvrage, des communicants… tous concernés professionnellement.

De quoi se plaignent ces inquiets ?  Y-a-t-il vraiment matière à  s’angoisser devant les flux de visiteurs, touristes, curieux, générés par des bâtiments comme le Mucem (Musée des Civilisations de l’Europe et de la Méditerranée) à Marseille, qui a accueilli son millionième visiteur, trois mois seulement après son ouverture. Devant la fierté des Lensois du contenu de « leur » Louvre, certes, mais aussi de son contenant. Faut-il également critiquer les élus, élevés à l’effet Bilbao, du nom de cette ville industrielle basque espagnole réveillée par le Guggenheim de Franck Gehry il y a une quinzaine d’années, qui se servent aujourd’hui de l’architecture pour nourrir leur marketing territorial ? Alors d’accord, beaucoup ne savent pas lire un plan, ne réagissent qu’aux perspectives montrées par les architectes lors des concours, oublient de temps en temps de vérifier la fonctionnalité des lieux voire le coût des bâtiments, mais la responsabilité de la qualité architecturale incombe-t-elle à ceux qui la choisissent ou à ceux qui la conçoivent ?

Faudrait-il regretter que la presse « grand public » elle aussi, s’intéresse à des records, les plus grandes tours, les musées aux formes les plus audacieuses, les ponts les plus longs, les prouesses de taille et de matériaux… Certes, des images. Mais derrière ces images, des lieux, souvent commerciaux également fréquentés. La presse généraliste (encore) n’aurait-elle pas le droit de traiter de l’architecture comme elle l’entend, en éparpillant des articles dans toutes ses rubriques? People : pour les stars. Société : lors des émeutes de banlieue on en revient toujours à la forme prétendument criminogène des grands ensembles et à la responsabilité des grands prix de Rome. Plus généralement, le cadre de vie invisible il y a 15 ans, a pris une place considérable dans les médias de toutes sortes.  Economique : il y a beaucoup à dire sur les prix des bâtiments mais les architectes n’aiment pas aborder ces sujets. Culture : évidemment, là ils sont plus diserts, contents que l’on montre leurs oeuvres… En tout cas c’est sans doute davantage à travers ce prisme que se diffuse l’information. Plus que par les expositions de plans et de textes inabordables et incompréhensibles à quiconque n’a pas suivi 4 ans d’études. Parmi les plus récentes, celles qui ont fait salle comble (relativement) parlaient plutôt de quotidien et d’histoire que d’architecture. La canopée des Halles au Pavillon de l’Arsenal: un projet polémique qui va changer le paysage du 1er arrondissement. A Chaillot, c’est l’Hôtel Particulier, magnifique re-plongée dans l’histoire des dorures qui a fait rêver les parisiens.

Ces questions sont vite écartées. Car là n’est pas l’objet du débat. Quid des logements, des bureaux, des crèches, des gymnases (et pas des stades), bref de cette architecture « ordinaire » ? Ce sont les efforts que déploient les architectes dans ces domaines, que le grand public,  serait incapable d’apprécier.  Parce que pas « éduqué à l’architecture » ? (Aie à manier avec précaution…); parce que conservateur ? Parce que marqué à vie par les grands ensembles ? « Peut-être parce que longtemps, modernité et confort n’allaient pas ensemble, répond Monique Eleb, sociologue de l’habitat, (depuis la salle) mais depuis une quinzaine d’années, la presse décoration et la publicité ont beaucoup aidé à prouver le contraire ». A l’écran, les belles voitures évoluent dans des villes contemporaines et les héros habitent toujours dans des lofts ou des maisons d’architectes. A-t-on jamais vu des habitants se plaindre d’avoir trop de lumière ou trop d’espace. A moins que cette « architecture d’architecte » soit impossible à vivre pour des familles « normales », voire modestes, à qui elle est proposée dans le secteur du logement social par exemple. Les grands appartements conçus par Jean Nouvel à la Cité Manifeste de Mulhouse étaient plébiscités jusqu’à ce qu’il faille les chauffer

Dans la vraie vie, le hiatus vient bien du manque ou du retard de réflexion autour de la fonctionnalité des logements alors qu’aucune famille ne se ressemble et  que la plupart sont à géométrie variable. La faute aux promoteurs ? Aux architectes ? A toute la chaîne de la fabrication ? Tous savent intégrer les normes de développement durable, installer de la domotique pour consommer moins, mais oublient de penser à mutualiser des espaces, à prévoir des cloisons mobiles. Ils réfléchissent encore à des séparations jours-nuit pour deux parents deux enfants quand plus personne ne vit ainsi. Pour Anouk Legendre, co-fondatrice d’X-TU, il est difficile de concevoir pour des « clients », que l’architecte ne rencontre jamais. Hormis lors de la construction de maison individuelle, tâche réputée périlleuse car chronophage–que les architectes d’ailleurs délaissent voire méprisent à moins d’être très bien payés par de très gros clients-, c’est au maître d’ouvrage qu’ils ont affaire et pas aux futurs habitants. Sans tomber dans la démagogie, il y a peut-être une piste à creuser : toutes les opérations d’urbanisme sont désormais « concertées ». Les rares exemples d’habitat participatif, à Villeurbanne dans le Village Vertical ou à Nanterre dans la résidence du Grand Portail prouvent qu’encadrés par des professionnels, les habitants savent se montrer à la fois inventifs, raisonnables, et, ce que sont rarement les promoteurs, généreux. Pourquoi ne pas puiser quelque savoirs auprès de ces «experts de l’usage» ?

Les « utilisateurs » ne sont tout de même pas absents du débat : la fabrication des bureaux, objet commercial ou d’investissement s’apparente même plutôt à un laboratoire : l’outil au service de l’entreprise doit être performant sinon il restera vide. Paradoxalement, c’est bien dans les grandes boites que l’espace s’adapte le plus vite aux modes de travail. Pour le meilleur et pour le pire : les plateaux immenses sont rentables car ils permettent d’entasser des postes de travail, mais impossibles à vivre. Au contraire, les entreprises qui choient leurs « hauts potentiels » leur offrent des lieux feutrés et agréables. Mais parle-t-on encore d’architecture ?

Le grand public a tout de même voté. Le prix organisé par le réseau des maisons de l’architecture comprenait 2000 projets postés par des agences sur le site www.archietcturecontemporaine.org, triés par un jury de professionnels avant d’être soumis aux internautes. « Le premier mérite de ce prix est d’exister », observe depuis la tribune Benjamin Colboc (Colboc & Franzen Associés). Certes il faut se prononcer sur photos, sans visiter les bâtiments, sans avoir aucun plan à disposition, bref sur une impression fugace. Que montrent les résultats ? Que ni la forme, ni l’audace ne font peur et que les usages sont mis en avant : passage piéton, couverture de terrains de tennis, cimetière, logements collectifs et maisons sont présentés souvent sur des photos où des gens marchent, se reposent, habitent et là est peut-être toute la différence. Ces lieux construits sont vivants. Le public a-t-il voté pour ou contre l’architecture ou a-t-il jugé des ambiances, des lumières, de belles photos aussi. Et la question,  ne serait-elle pas à reformuler, Mesdames et Messieurs autour de la table ronde. Les Français n’ont rien contre l’architecture, mais vous aiment-ils, vous les architectes ?

Couverture de tennis, Rue Poliveau Paris, B+C architectes

 

Cette entrée a été publiée dans Bavardages.

2

commentaires

2 Réponses pour Mais si, on vous aime…

des journées entières dans les arbres dit: 25 septembre 2013 à 18 h 20 min

« Les Français n’ont rien contre l’architecture, mais vous aiment-ils, vous les architectes ? »

Quel beau début, pour une nouvelle république de la culture, que ce message d’amour.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

*

*

Vous pouvez utiliser ces balises et attributs HTML : <a href="" title=""> <abbr title=""> <acronym title=""> <b> <blockquote cite=""> <cite> <code> <del datetime=""> <em> <i> <q cite=""> <strike> <strong>